Cette histoire ne vous est pas gracieusement offerte grâce au soutien financier de BURGER KING
CHIENS SENTINELLES
Dans ce bas monde, y’a des règles que tout le monde est censé suivre, histoire de pas foutre le bordel partout. Aime ta voisine, touche pas à son mec, fais pas aux autres ce que t’aimerais qu’on te fasse pas, et lâche un pourliche à la serveuse. Simple, non ?
Sauf que c’est pas juste des conseils de mamie grand-mère. Ces trucs, c’est la base pour faire tenir debout ce qu’on appelle la « société ».
Mais attends, tu te dis : « C’est pas sorcier à suivre, ça ! »
Ouais, sauf que la vie, c’est pas un conte de fées avec des licornes et des arcs-en-ciel, mon pote. Ces petites règles, c’est ce qui fait tenir la baraque, du moins, c’est ce qu’on nous a vendu. Mais si t’as déjà vu le vernis craquer, si t’as vu la société partir en sucette comme un vieux mur qui s’effrite, tu sais que c’est du flan. La civilisation, c’est une couche de peinture sur un tas de bois pourri, bouffé par les termites.
On pourrait croire que je râle, que je suis aigri, grincheux comme une vieille porte. Ben ouais, et j’ai de quoi ! Cette amertume, je l’ai pas chopée au loto ou au pied d'un sapin, je l’ai gagnée à la dure, cicatrice après cicatrice. J’ai pas grandi en faisant des courbettes aux règles. J’étais pas du genre à m’endormir avec des contes de fées. Les règles, je les contournais pas, je les explosais si besoin. Pas par plaisir, mais parce que pour survivre, t’as pas toujours le choix. J’étais pas un ange, loin de là. J’étais plutôt le genre de mec qui te file des frissons si tu me croises dans une ruelle sombre. Le type que les mamans interdisent à leurs gamins d’approcher. Un gars qu’on dirait sorti d’une cage rouillée.
De sale chien, qu’ils me traitaient. Mais à force de jouer avec le feu, ça te rattrape. Tu cours toute ta vie, et un jour, tes jambes te lâchent. Et là, tous ceux qui te coursaient te piétinent sans pitié. Avant que je capte ce qui m’arrivait, j’étais en laisse. Empreintes, ADN, tout y est passé, jusqu’à la couleur de mes poils du cul. J’avais plus de nom, juste un numéro d'écrou. En taule, le temps, c’est plus qu’un concept flou. T’es coincé dans une boîte en béton avec un lit superposé, des chiottes qui te servent aussi de lavabo, et un coloc qui pourrait te bouffer pour le goûter.
Dans ce genre d’endroit, tu te rends vite compte que t’es pas si loin de l’animal. Parce que ouais, faut pas se voiler la face : les humains, c’est des bêtes. Des mammifères, quoi. On marche sur deux pattes, on a des iPhones, des cartes bleues, mais au fond, on reste des animaux. Des bestioles égoïstes, voraces, violentes. J’ai vu ça de mes propres yeux. Dix ans à être traité comme un clébard, ça te marque. T’as tout le temps du monde pour cogiter, et tu finis par voir le monde tel qu’il est : une putain de jungle.
Le jour où ils m’ont relâché, j'ai pas eu ce moment cliché de remise en liberté hollywoodien – tomber à genoux, louer Dieu ou Allah, embrasser le trottoir. Je savais que j'étais toujours sous contrôle. Redresse-toi et vole droit, ou retour en cage. En remontant les rues de mon vieux quartier, les gens qui me connaissaient m’ont regardé comme un étranger. Les potes, la famille ? Ouais, ils ont fait comme tout le monde : ils ont continué leur vie. Je vais pas te saouler avec ma vie de merde, mais écoute bien, y’a un truc à comprendre. La société, et je sais que j'me répète, c’est pas un conte de fées. Les optimistes te vendent du rêve avec leur espoir à deux balles, mais la vérité, c’est que c’est brutal. Une erreur, et t’es viré du troupeau. Un paria, condamné à errer comme un chien galeux.
Mais attention, y’en a qui kiffent vivre en solo. Sauf que nous, les humains, on a besoin des autres, même si certains nous traitent de « chiens ».
Petit cours d’histoire : tu savais que « chien » comme insulte, c’est vieux comme le monde ? Ça vient de l’époque biblique. Et non, c’est pas juste pour te comparer à un toutou qui bave sur le canapé. Non, un « chien », c’est galeux, c'est sale, ça erre, ça se lèche les couilles et ça mendie. Ça te dépouille de ton humanité. T’es plus rien qu’une bête. Mais moi, je me pose la question : pourquoi que c’est une insulte ? Être un animal, c’est pas la fin du monde. Pour certains, c’est la loose totale, mais pour moi, c’est presque libérateur. J’suis pas un saint, et j’pense pas que beaucoup de gens le soient. Y’a pas de honte à l’admettre. Les cathodoxes, ils te font t’asseoir dans une boîte pour confesser tes conneries à un inconnu. Trois Pater, deux Ave, une tape dans le dos, et dégage. Simple, non ?
Mais pourquoi on te fait encore honte, même quand t’essaies de changer ? Pourquoi pas assumer ses conneries ? Pourquoi pas porter le nom de « chien » comme un badge d’honneur ? Un jour, j’ai compris ce que je devais faire pour régler le bordel qui me bouffait la tête. J’étais au pied du stade de foot, en train de bouffer un de ces casse-dalles pisseux de chez Burger King – celui de la route de Lorient, pas l’autre du centre-ville qu'est un vrai champ de bataille. J’vois deux clebs errants s’arracher un bout de wrap-chicken moisi, plein de mouches. Je me dis : « Bordel, qui se battrait pour un truc aussi pourri ? »
Quelques heures plus tard, j’étais à la banque, la tronche collée au sol, à mater deux bras cassés tenter un braquage foireux. Deux gamins qui jouaient les caïds, mais qui chiaient dans leur froc. L’un bégayait à la caissière comme si qu’il commandait un menu aux lolos de Gina Frigida, l’autre tournait en rond comme un clebs apeuré.
J’me suis vu en eux. Ce désespoir, cet instinct de survie. Et ça m’a fait vriller. Quand les flics ont débarqué, l’un des gars était K.O., la gueule en vrac, l’autre pleurait assis dans sa flaque de pisse, une balle dans sa jambe droite. Moi ? J'avais déjà quitté les lieux, je m'étais carapaté, les poings en sang, la sueur au front, et l’air d’un mec qui venait de courir un marathon sous amphétamines.
J’avais pas fait ça pour la gloire. J’l’ai fait par réaction épidermique point barre. Et pour la première fois depuis longtemps, j’y ai vu clair. Cette nuit-là, seul chez moi, le poignet enrobé de glaçons, j’ai fixé le plafond en me disant : « Et s’il y en avait d’autres comme moi ? »
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Y’avait cette vieille église pourrie en bordure du quartier. Ça puait le moisi et les prières oubliées. Le genre d’endroit où que les gosses se lancent des défis et où les ados vont en cachette pour jouer à touche-pipi. J’y suis allé, seul. La poussière dansait dans les rayons de lune. Assis sur un banc pété, j’me suis mis à prier. Ouais, t'as bien entendu, prier. Un type m’a rejoint, posé une main sur mon épaule. Un vieux en manteau râpé, la gueule burinée, les yeux pleins d’orage. Un prêtre, peut-être. Ou juste un clodo. J’me disais qu’il allait me planter pour effraction dans son logis.
" J’pensais pas que des gens venaient encore ici ", qu’il me dit, calme comme de l'eau qui dort.
" J’pourrais dire pareil ", que j’réponds. On a causé. J’lui ai balancé ce que j’avais dans le bide. Pas un discours, juste une vue d'ensemble : la recherche d'un endroit pour les gars comme moi. Des mecs qui ont déconné, mais qui veulent faire un truc bien. Pas réparer le monde, mais essayer.
Il m’a écouté, sans juger. " Tu as les yeux de quelqu'un qui court depuis longtemps , il m'a dit.
- Peut-être. Mais une chose est sûre : je suis fatigué. "
Il a hoché la tête puis a fouillé dans son manteau et en a sorti un trousseau de clés rouillées.
" Tu as l'air de quelqu'un qui veut changer les choses. Malheureusement, le monde n'a plus vraiment besoin d'hommes comme toi."
Il s'est levé et a refouillé plus profondément dans son manteau pour en ressortir un autre trousseau. " Celles-ci t'appartiennent désormais, mon fils."
Avant que je puisse dire merci, il s’était barré. Mais le chien que t'as sous les yeux avait enfin un foyer. En matant l'intérieur de cette église en ruine, la question m’est revenue : « Et s’il y en avait d’autres comme moi ? » Pas des saints, pas des héros. Juste des gars qu'ont fait des conneries et qui ont vécu assez longtemps pour le regretter.
J’ai commencé petit. J’ai appelé des vieux contacts. Pas des tarés ou des psychos, mais des survivants. Ex-flics, ex-taulards, ex-soldats. Des mecs avec un fond de décence sous les gravats. On s’est posés en cercle sur des chaises pliantes, à se jauger. La tension était là, normal. Je leur ai pas vendu du rêve, j’ai juste posé une question : " On est tous crevés, non ?" Pas crevés physiquement. Crevés d’âme. Marre de courir, de morfler, d’être des clebs errants. On voulait être vus comme des chiens loyaux, pas des parias. C’est comme ça qu’on est devenus les Chiens Sentinelles.
Le nom, c’était pas pour frimer. C’est juste honnête. Les chiens, ça surveille, ça protège, ça reste fidèle, même amochés, même cassés ; même s'ils ont plus souvent le cul botté que l'écuelle remplie.
Pas de grades, pas de galons, pas képis, pas de médailles. Juste des règles : protège les faibles, frappe jamais le premier mais cogne plus fort en retour, prends rien à ceux que tu aides. Pas de gloire, juste des résultats. Des règles simples. Celles qui te gardent en vie – ou pas.
On cherche pas les emmerdes, c'est les emmerdes qui nous trouvent. Le harceleur ? Attaché à un poteau avec une ordonnance d'éloignement entre les gencives. Le dealer ? Ligoté sur le capot d'une bagnole de flics avec ses kilos de coke amarrés aux chevilles . Le proprio véreux ? Dans une benne à ordure avec les plaintes de ses locataires. Le pédophile ? Un truc de ouf avec un truc encore plus ouf dans le fond du fion.
Pas très légal ? Peut-être. Efficace ? Carrément.
On porte pas de masques. On est des mecs normaux. La rédemption en jogging. Certaines nuits, on patrouille. D’autres, on boit, on cause, on mate l’obscurité. Mais quand un appel arrive, on bouge, vite. On plaisante en disant qu’on est pas des héros, juste des techniciens de surface. On balaye la merde que personne veut toucher. Un jour, quelqu’un nous a appelés des anges. On s’est marrés. Pas méchamment, mais franchement. On est pas des anges. Qu'est ce qui reste de toute manière quand t’as tout perdu, sauf le choix ?
On reste dans l’ombre, mais quand un désespéré toque à la porte de l’église, on écoute. Si son histoire ressemble à la nôtre, on lui file un lit et un choix : « Tu te casses, ou tu te bats. » On les forme pas à être des saints, mais à survivre. À se retenir. À rendre justice. Être sous-estimé, c’est notre force. Personne s’attend à ce que des ex-taulards d’une église pourrie fassent tomber des réseaux de pédos ou des tarés. On s’arrêtera jamais. Parce que si on s’arrête, on risque de se souvenir de qui on était. Et c’est pas une question d’oublier. C’est une question d’expier. N’importe qui peut être un Chien Sentinelle. Ton voisin, ta sœur, ton prof. La rédemption, ça fait pas de chichi. À la fin, on s’en sort qu’ensemble. Une meute de chiens qui courent côte à côte. Alors non, on est pas des héros.
On est juste des Chiens Sentinelles.
Et n’oublie pas : on surveille tout, toujours, partout.