SAINT-PERPLEXE, L'ÎLE CRYPTO-ESCLAVAGISTE
Avant propos - Note du service juridique de Meltingpot56
En publiant les délires les plus fous de l'entité égrégorique connue uniquement sous le blaze de « Roro », ou Ronaldo, un individu qu'a squatté nos appartements il y a quelques années de ça, la rédaction de ce blog n'approuve en aucune façon le contenu de cet essai et décline toute responsabilité quant aux conclusions qui pourraient en être tirées ni aux conséquences financières et/ou économiques (positives ou négatives) qui en découlent. L'auteur (Roro) est seul responsable, y compris, mais sans s'y limiter, des réclamations pour diffamation, calomnie, dénigrement, privation de droits, délit, dommage, pré-préjudice, préjudice, post-préjudice, démiurgie, apocalypse, fracture, fracas, chute, perte économique ou non, perte métanomique, métanymes, hétéronymes, orthonymes, fausse poétique, séquestration, embarras public, honte privée, culpabilité religieuse, visions béatifiques et/ou élévation de conscience.
Que le lecteur se le tienne pour dit et vienne pas nous chercher des noises ou jouer les casse-couil noisettes.
---o---
Le texte à Roro
Pendant l'année sabbatique entre mon séjour chez le rédacteur de ce blog (avitaillement en cartons de bières et paquets de chips et popcorn) et mon master (Mise en scène et réalisation cinématographique), j'ai été embauché comme huissier de justice par une entreprise de Saint Denis, sur l'île de la Réunion, dans sa succursale néo-calédonienne de Nouméa. Un huissier de justice est la personne qui vous remet des documents dans le cadre d'une affaire juridique ou judiciaire, vous traque, vous incite à vous identifier, puis signe une déclaration sous serment attestant que les documents vous ont bien été remis. Il faut parfois se rabaisser. Un jour, je me suis fait embauché comme barman dans le café préféré d'une personne qui refusait de m'ouvrir sa porte, juste pour pouvoir prendre sa commande de thé glacé, et je l'ai un peu draguée juste pour qu'elle me refile son 06 et son nom complet afin de lui faire me confirmer, totalement insouciante de ma vraie nature, son identité. Je lui ai alors remis son injonction de payer avec sa boisson, puis j'ai filé en courant sans me retourner tandis qu'elle me hurlait dessus et jetait, folle de rage, son verre couleur de vieille pisse emplie de glaçons contre le miroir du bar.
Mais ma toute dernière mission d'huissier de justice fut la plus étrange qui soit, me plongeant dans un monde de citoyens souverains, de travail forcé, de devises manipulées et d'une série de fausses pistes. Tout commença lorsque je fus chargé de signifier une assignation à un certain Pierre-Yves Silbert de Kermelen, résident de l’île oubliée de Saint-Perplexe…
---o---
Saint-Perplexe est un sont deux lieux. Mais ce fut aussi un homme.
Saint-Perplexe est une micro-aiguille dans le temps et l'espace, une chiure de puce dans un champ de betterave, un soupçon de goutte de menthe poivrée dans une piscine de Curaçao, un îlot des îles du Ponant transplanté à l'autre bout du globe, une tache de terre flottant dans l'océan Indien à la jonction de l'Afrique, de l'Australie, du Sri Lanka et des Territoires Australs et Antarctiques Français. Elle n'apparaît sur presque aucune carte accessible au grand public.
Son éponyme humain, Saint-Perplexe, était un saint homme du nord de la Grèce, persécuté par le roi tyrannique Denys de Syracuse pour ses prophéties acerbes. Après un procès public, il échappa de justesse à la décapitation, s'enfuit à Corinthe et fit vœu de silence, jusqu'à ce qu'une nuit, un ange lui apparaisse en rêve et lui ordonne de naviguer aussi loin au nord-ouest que possible. Au-delà de la Sicile, de Gibraltar et de la Gaule, il poussa son petit navire vers le nord jusqu'à ce qu'il tombe sur les îles et îlots du Ponant au large de l'Armorique. À son arrivée, il refusa d'adresser la parole aux habitants, si ce n'est pour exiger à plusieurs reprises leur baptême en leur parlant avec les mains en dépit du fait qu'il n'était pas italien, ce qui lui valut de se faire rapidement bastonné à mort à coups de gourdins par les endruidés du coin. D'où le nom béni de cet îlot et de ce saint, Perplexe, qui aurait été oublié sans la source miraculeuse qui jaillit de sa tombe, utilisée plus tard comme fonts baptismaux, et finalement immortalisée dans le célèbre poème du XIXe siècle « Sur un îlot du Grand Ouest, des ruisseaux silencieux apaisent » de Victor Nigo :
Sur les rivages d'une île du Ponant, un puits sacré
Jaillit d'un vallon verdoyant,
Une artère d'eaux ensanglantées
Transformée par les arts les plus sacrés.
Un homme silencieux et perplexe
N'a pas péri sans une solide défense
Pour que le secret ultime soit tissé :
La Mort peut-être résolue – sinon vaincue.
Ou vice et versa.
Aucune main humaine n'a posé le pied sur l'île antipodale homonyme de Saint-Perplexe avant 1777, bien après que tout le reste du monde ait été revendiqué, mesuré et partagé au moins plutôt deux fois qu'une. Elle ne fut découverte que grâce au manque de jugement, à l'abus de vin de palme et à la malchance d'un capitaine breton nommé Youenn Silbert de Kermelen. Il traversait un océan qu'il ignorait, à bord d'une goélette marchande mal équipée pour le voyage prévu de la Nouvelle-Calédonie à Majunga, au plus fort de la saison des cyclones. Que très peu de membres de son équipage se noyassent releva du miracle ; que son navire fut projeté contre les falaises abruptes de la côte ouest de l'île ne fut qu'un accident géographique et météorologique.
On nous a appris que la politique est en aval de la culture, mais nous oublions que, pendant la majeure partie de l'histoire de l'humanité, la culture était en aval de la géographie. Politique et culture ne sont que les trajectoires conflictuelles des individus, et les individus sont contraints par leur environnement immédiat. Les villes ont besoin d'une source d'eau douce, le commerce d'un port protégé, les forteresses d'un peu de hauteur, etc.
---o---
L'île de Saint-Perplexe du sud a la forme d'une cuvette penchée dans l'océan, comme si la main de Dieu déversait ses ruisseaux et ses torrents dans les vagues déferlantes. Une chaîne de montagnes s'élève à l'extrémité occidentale, descendant en pente abrupte puis plus douce vers les côtes orientales, déplaçant la gravité vers la mer. Les pâturages orientaux sont luxuriants et riches grâce à la terre sombre pillée par les cours d'eaux qui traversent les contreforts occidentaux, tandis que le sol de la partie occidentale de l'île est dur et constitué de silex, recouvert d'une fine couche de terre végétale facilement emportée par les fortes pluies. La géographie elle-même a contribué à créer la société déséquilibrée de Saint-Perplexe, sans malice ni calcul. La main de Dieu posée sur la balance.
Il va sans dire que Youenn Silbert de Kermelen et ses descendants s'emparèrent de toutes les terres de la partie orientale de l'île, vivant comme des rois sur une terre abondante. Mais d'autres furent confinés aux champs broussailleux de l'ouest, et leurs descendants survivent encore aujourd'hui dans ce sol aride.
Saint-Perplexe est absente de la plupart des cartes marines, à l'exception d'un ou deux palimpsestes de la Compagnie Française des Indes Orientales conservés dans les archives ternes de l'Université de Nouvelle Calédonie, archives financées par plusieurs donateurs, principalement des magnats miniers au cou lourdaud, mais aussi par un certain Yann-Fanch Silbert de Kermelen, représentant de la Fondation Silbert de Kermelen. Lorsque j'étais huissier, j'avais accès aux archives grâce à ma carte d'étudiant de l'université de Bretagne Sud expirée, que j'utilisais principalement pour bénéficier de réductions sur les transports en commun comme sur mes passes hebdomadaires avec les filles de joie de Nouméa. C'est ainsi que j'ai découvert Saint-Perplexe, en fouillant dans la base de données de la bibliothèque, après l'échec de mes autres tentatives pour remettre une assignation à comparaître à ce Pierre-Yves Silbert de Kermelen.
La famille Silbert de Kermelen règne sur Saint-Perplexe en chefferie féodale depuis plus de cent ans, le chef de famille étant reconnu comme magistrat résident. La Compagnie Française des Indes Orientales annexa officiellement l'île en 1784. Pendant les années suivantes, elle fut administrée depuis Madagascar et depuis l'Île Bourbon, ce qui ne signifiait guère grand-chose, si ce n'est un drapeau à fleur de Lys ensuite remplacé par un tricolore flottant en haut d'un mât, un échange régulier de lettres patentes avec le gouverneur général et, en 1911, l'installation de câbles télégraphiques. Aujourd'hui, Saint-Perplexe fait techniquement partie des Terres Australes et Antarctiques Françaises, mais les Silbert de Kermelen possèdent toujours la plupart des biens immobiliers habitables de l'île, propriétaires éternels de tous ceux qui en avaient moins.
Youenn Silbert de Kermelen débarqua sur l'île avec trente-cinq membres d'équipage et, réalisant sa chance d'être tombé sur une véritable terra nullius, il fit ce que tout homme de sa situation aurait fait : il dépêcha promptement son second, Jacques Breurec, à Madagascar sur un navire réparé à la hâte pour embaucher des hommes locaux comme ouvriers et constituer un harem d'une cinquantaine de femmes, dont huit devinrent les premières meufs de Youenn. Le reste de l'équipage reçut une épouse (ou deux) et l'île commença à se peupler et à se stratifier.
---o---
Exploiter l'homme et la nature est le moyen le plus sûr de gagner du capital. Très peu d'investissements sont nécessaires, aucun fonds de départ n'est requis, si ce n'est le travail humain pour extraire ce que la nature a déjà fourni. Une économie viable prospéra rapidement sur l'île, avec des expéditions de la production de peaux de phoque, de bois de fer, d'os de baleine, d'huile de cachalot et d'écorce d'arbre à thé vers les colonies britanniques de Malaisie, bataves d'Indonésie, les îles Bourbon et Maurice ainsi que vers certains comptoirs australiens. Ces mêmes navires retournaient à Saint-Perplexe avec des moutons, du bétail, des semences et des marchandises sèches, qui étaient tous rapidement transportés au magasin de la Compagnie et vendus aux habitants de l'île. Ingénieusement, Youenn opérait un commerce non monétaire et basé sur l'échange de biens avec le monde extérieur, mais dans le cloître de Saint-Perplexe, une seule monnaie était reconnue au magasin de la Compagnie, la même que celle payée aux ouvriers Malgaches et à leurs descendants : un jeton nommé le Blank de Silbert de Kermelen, nouvellement frappé sur place.
---o---
Lorsque j'ai indiqué à mon patron où que se trouvait l'île, il a appelé l'entreprise qui avait fait appel à nos services et l'a convaincue de financer mon voyage à Saint-Perplexe afin que nous puissions donner suite à son affaire en suspend. L'île n'ayant pas d'aéroport, j'ai navigué pendant sept nuits sur l'un de ces cargos rouillés qui font des voyages semi-réguliers autour de l'océan Indien et du Pacifique Sud pour ravitailler les populations déclinantes d'anciennes possessions coloniales obscures. J'ai atterri dans le port de pierre granitique dans une brume temporelle, remonté les rues délabrées du 19e siècle de la ville, observé la rangée de visages abattus devant le magasin de la Compagnie, et me suis finalement retrouvé devant le portail du 4 Avenue d' An Orient, l'adresse officielle de Pierre-Yves Silbert de Kermelen, un pavillon de pierre bas entouré d'un parc impeccable.
Personne ne s'est présenté au portail lorsque j'ai sonné et la maison semblait vide. Mais les huissiers, comme je crois bien vous l'avoir déjà dit, ne se laissent pas facilement décourager. J'ai donc glissé l'injonction dans ma ceinture, enjambé la clôture basse et pénétré dans le jardin. Des pelouses vertes et des arbres taillés touffus entouraient le pavillon et, alors que j'approchais de la porte de derrière, une statue a attiré mon regard. Un bloc de béton d'où dépassait le torse d'un homme, en bronze poli, au visage aux traits indistincts, vêtu d'un sweat à capuche marron métallisé. J'ai eu un regard comique, interrompant brusquement mon incursion furtive, car j'ai immédiatement reconnu le buste représenté par cette statue. Je l'avais déjà vue sur internet, celle de Budapest, devant l'Académie hongroise de cryptographie. C'était une statue de Satoshi Nakamoto.
---o---
Satoshi Nakamato est le créateur anoonyme du Bitcoin et de son architecture blockchain, ce qui fait de lui le père des cryptomonnaies. Sauf que c'est un père absent, car personne ne sait qui il est et les Bitcoins sont orphelins. Il est bien connu que la ou les personnes se cachant derrière l'identité de Nakamato ont créé le système de transactions financières décentralisé qu'on connait tous sous le nom de Bitcoin, ont initié les protocoles permettant à Bitcoin de continuer à fonctionner via le minage et les loteries, puis ont cédé le contrôle des systèmes back-end à d'autres membres du cercle restreint du Bitcoin en 2010, avant de disparaître. La seule trace qui subsiste aujourd'hui de Satoshi Nakamato est son portefeuille Bitcoin bien rempli et ses statues.
En janvier 2011, la valeur d'un Bitcoin était de 0,52 USD. En 2025, un Bitcoin vaut plus de 90 000 euros. Cela signifie que Satoshi Nakamato, propriétaire du plus grand nombre de Bitcoins au monde malgré son inexistence, possède un portefeuille de 1.1 million de Bitcoin actuellement évalué à 99 milliards d'Euros, suivi de près par la plateforme chinoise de trading de cryptomonnaies Binance et la société au nom vague Grayscale Investments, détenue par une société écran enregistrée sous le nom de « Digital Currency Group », elle-même entièrement détenue et contrôlée par un certain Barry Silbert dont la seule adresse permanente connue est à Chiyoda, au Japon.
---o---
Le principal problème de toute monnaie, surtout une monnaie nouvellement inventée, est la double dépense ou la contrefaçon. À quoi bon contrôler la rémunération et l'achat de biens de ses serviteurs sous contrat s'ils peuvent créer leurs propres copies de la pièce ? À ma connaissance, Saint-Perplexe n'a connu que trois catastrophes économiques majeures au cours de ses plus de 200 ans d'histoire, et toutes trouvent leur origine dans l'accumulation soudaine de liquidités par de petits groupes d'ouvriers ou de concubines. Leur capacité à contrefaire le Blank local a provoqué une dévaluation massive de la monnaie, jusqu'à ce que les Silbert de Kermelen créent un nouveau modèle à l'hôtel des monnaies local.
De même, avant Satoshi Nakamoto, les monnaies numériques étaient pratiquement inutiles, car il n'existait aucun moyen infaillible de garantir que la même monnaie n'avait pas été dépensée deux fois. La blockchain a surmonté ce problème en permettant une vérification décentralisée de chaque changement de pièce. Au départ, ça ressemblait à une forme de liberté radicale, mais ça signifie en réalité que quelqu'un surveille en permanence ce que vous faites de votre argent.
---o---
Imaginez que vous descendiez d'une lignée qui, pendant des générations, a expérimenté la manipulation monétaire et le contrôle économique rigoureux sur une population test vulnérable, sans aucun contrôle extérieur. Vous avez également grandi dans un lieu géographique prouvant comment la configuration spécifique de l'environnement et les méthodes d'extraction des ressources et de transaction des richesses influencent directement le pouvoir. Puis, un jour, vous entrez dans une économie mondialisée du XXIe siècle qui a abandonné l'étalon-or et toute autre mesure objective de la richesse pour connecter des milliards d'ordinateurs sophistiqués par fibre optique. Vous en arriveriez à la conclusion que celui qui a créé une monnaie en ligne sécurisée et une méthode de transaction fiable contrôlerait le monde entier, et vous en arriveriez à cette conclusion instantanément et inconsciemment.
---o---
J'ai jamais trouvé Pierre-Yves Silbert de Kermelen pour lui signifier son injonction (mais si suffisamment de personnes s'abonnent à Meltingpo56 après avoir lu cet article et lui balacent de la thune, alors le rédacteur de ce blog m'a assuré qu'il financerait une expédition au Japon pour retrouver la véritable identité de Satoshi Nakamoto – alors, à vos porte-monnaies msieurs-dames !), et personne à Saint-Perplexe n'a pu me donner la moindre information sur son sort. La plupart des ouvriers malgaches m'évitaient, s'éloignant précipitamment du Magasin de la Compagnie avec leurs provisions, retournant dans la brousse occidentale où ils gagnaient péniblement leur vie grâce aux quelques heures qui leur étaient accordées après leurs treize heures de travail dans les plantations et les entreprises de la famille Silbert de Kermelen. Mais j'ai fini par convaincre quelques-uns d'entre eux de parler en leur offrant le contenu de ma valise – ils étaient surtout intéressés par les livres que j'avais emportés pour passer le temps sur le navire qui m'avait amené ici : Les Cités Invisibles de Calvino, Le Nom de la Rose d'Eco, La Chronique de l'Oiseau Mécanique de Murakami. Ils parlaient à voix basse et respectueuse de la famille Silbert de Kermelen, des hommes en particulier, et louaient les générations de dirigeants forts. Ils n'aspiraient pas à fuir l'île, ni à plus d'un jour de congé par mois, et ils étaient ravis à l'idée d'être félicités pour leur travail acharné. Et lorsque je leur ai parlé du Blank de Silbert de Kermelen et de leur mécontentement à être payés dans une monnaie contrôlée par leurs maîtres, ils sont restés perplexes. Ils étaient reconnaissants d'être payés, et le magasin de la Compagnie vendait tout ce dont ils avaient besoin. Pourquoi voudraient-ils autre chose ?
---o---
Je ne suis pas resté longtemps à Saint-Perplexe : un autre cargo repartait pour l'île Maurice le lendemain après-midi, et j'étais heureux de quitter cette île reculée et balayée par les pluies où que j'étais visiblement pas le bienvenu. Un malaise évident imprégnait toutes mes interactions avec les habitants. J'étais un intrus, posant des questions sur un membre protégé de la famille régnante, bien trop curieux pour mon propre bien. La propriétaire décrépite de la chambre d'hôtes où je logeais me lançait un regard noir chaque fois que je passais devant sa réception.
J'ai passé ma dernière matinée à Saint-Perplexe dans une longue randonnée autour de l'île, grimpant jusqu'aux montagnes occidentales pour admirer la masse continentale concave, puis grimpant jusqu'au bord pour surplomber les spectaculaires falaises grises dans l'immensité de l'océan, avant de faire une boucle et de redescendre vers la ville. Au fil de la journée, j'ai observé les ouvriers et les harems de la classe dirigeante se déplacer sur l'île, entrant et sortant des grandes propriétés du plateau oriental, dictés par les caprices de leurs maîtres féodaux, incapables de se construire une vie indépendante de la volonté des riches et des puissants, tout cela à la poursuite d'une monnaie inventée, ce qui me semblait une forme de contrôle fragile, mais qui a permis aux Silbert de Kermelen de maintenir une économie de plantation esclavagiste jusqu'au XXIe siècle. J'ai pensé aux ancêtres des ouvriers qui avaient volontairement embarqué sur le navire en provenance de Madagascar, débarquant sur une île si peu favorisée par une poignée d'élus. Si seulement ils avaient su à quoi ils s'engageaient !
Du moins, me suis-je dit en redescendant vers la ville, impatient de faire mes valoches et de quitter cet étrange avant-poste colonial, la plupart des gens du monde ne connaîtront jamais une telle situation. De nos jours, personne ne serait assez bargeot pour céder volontairement le contrôle de sa richesse et de son pouvoir à un système trop opaque pour être compris, contrôlé par des forces obscures qui dissimulent leur identité et inventent des monnaies dans un environnement de transactions destinées à leur seul bénéfice. Dieu merci, Saint-Perplexe ne sera jamais qu'une étrange et silencieuse anomalie géographique, brumeuse et religieuse portant le nom d'un homme aussi étrange et inconnu que silencieux.