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30 janv. 2026

1150. Comité de Planification Future

 

COMITÉ DE PLANIFICATION FUTURE

De retour dans la voiture, Gavin Newsom, le président fraîchduleusement élu, poussa un soupir de soulagement. Pas un cheveu ne dépassait, malgré l'alerte météo extrême. Son discours d'investiture s'était déroulé à merveille, comme il le savait. Il s'y était entraîné depuis l'âge de dix ans devant la psyché de ses deux papas. Tout en contemplant le paysage avec satisfaction par la vitre, il perçut vaguement une voix à côté de lui.
   
" Discours fantastique comme toujours, Monsieur le Président ", ces mots résonnèrent comme une extase. " Vous avez évidemment reçu le programme de votre première journée, mais l'équipe de préparation souhaiterait savoir s'il y a un point particulier sur lequel vous aimeriez vous concentrer ?
- Le peuple américain ?" Il adressa à son assistante un sourire charmeur. Elle lui rendit son sourire, un peu forcé toutefois.

" Tout à fait, Monsieur le Président." Elle marqua une pause. " Bien que j'ai dans l'idée qu’ils pensaient à des domaines plus politiques.
- Je vois." Gavin jeta un coup d'œil au discours posé sur ses genoux. " Dans ce cas, je suppose que mes priorités seront l'espoir, le progrès woke, un futur inclusif, une Amérique pour tous les genres, tous les pronoms, tous les smoothies végans, et du Fentanyl pour toutes les bourses" Sa mâchoire se crispa tandis qu'il fixait pensivement le vague.
" Formidable, je vais le noter", murmura Dana sans trop s'y attarder. " Comme vous pouvez le constater sur l'itinéraire, votre premier rendez-vous est avec le Comité de Planification Future. Nous y avons consacré trois heures." 

Gavin cligna des yeux.
- Le qui de quoi ?
- Aucune idée, Monsieur.
- Vous pouvez pas demander à l’équipe de transition ?
- Eux non plus n'en savent rien. Mais ils ont dit que c’était super hyper important.
- Comment ils savent que c’est important s’ils savent même pas ce que c’est ?
- Parce que le nom est chiant à mourir", expliqua Dana avec la sagesse des gens qui ont survécu à trop de PowerPoints. " Monsieur le Président, vous êtes resté trop longtemps en Californie. À Washington, plus le nom d’un comité est soporifique, plus il est dangereux. C’est comme les médicaments : si ça s’appelle « Joyeuse Pilule du Bonheur », c’est du sucre. Si ça s’appelle « Comité inter-agences de supervision des flux entropiques multidimensionnels », c’est qu’ils préparent l’apocalypse en silence."  

Gavin renifla avec l’élégance d’un roi qui vient de sentir une chaussette oubliée depuis trois jours.
" Donc ma réunion de cet après-midi avec le « Comité de gestion des risques existentiels top secrets ultra-confidentiels »… c’est du pipi de chat ?
- Exactement, Monsieur. Une banale formalité protocolaire. Café, baise-mains, lèche-culs et gaufrettes." 

La Maison-Blanche était désormais en vue. Le moment dont Gavin avait toujours rêvé était sur le point d'arriver, et pourtant il semblait ailleurs. Dana observa le dirigeant du monde libre répéter sans cesse « Comité de planification future » jusqu'à ce que le cortège s'arrête.
Dès son entrée, le président fut assailli de félicitations et de poignées de main de la part de ses collaborateurs de campagne et de ses alliés politiques. Il saluait chaque caméra d'un sourire familier et d'une salutation expéditive, se frayant un chemin à travers la foule en liesse.
Mais bientôt, il se retrouva avec son équipe rassemblée dans un long couloir. Ses aides s'écartèrent tandis qu'un fonctionnaire anonyme, doté d'une habilitation de sécurité que Gavin n'avait jamais vue auparavant, le conduisait dans une petite pièce qui était en fait un ascenseur.
Aucun bouton ne fut actionné. Il n'y avait aucun bouton. Pourtant, l'ascenseur descendit. Après avoir devalé ce qui lui sembla représenter quelques trente étages, la porte s'ouvrit, l'employé s'écarta et fit signe à Gavin qu'il pouvait sortir.
Alors que les portes se refermaient, un froid inhabituel le saisit. Qu'était-ce ? De la peur ? De l'angoisse ? De la solitude ? C'était la première fois que Gavin se retrouvait seul depuis son accession au poste de gouverneur de Californie, plus de onze ans auparavant. Il s'avança prudemment dans le couloir vers une porte en bois sans prétention portant l'inscription « Comité de planification future ». Après avoir pris son élan, il frappa trois fois, et la porte s'ouvrit.
 
" Bonjour Monsieur le Président ! Je suis le général Glücksman. Veuillez entrer, je vous en prie !"

Le général Glücksman était un homme imposant, au visage en forme de pelle et au nez crochu. Il serra chaleureusement la main de Gavin et l'accompagna jusqu'à une petite table  où deux autres personnes, un homme et un monsieur-madame, étaient déjà installées.
 
" Voici le général Myers et l'amirale Levine", dit-il en hochant la tête. Aucun des deux ne se leva. " Ensemble, nous formons le Comité de planification future." Le général prit place en face du président et le regarda avec un sourire confiant.
" Très bien, vous devez me dire ce que -
- Oh là là, quelle impolitesse de ma part ! " Le général se leva d’un bond avec l’aisance d’un homme bien plus léger. " Désirez-vous boire quelque chose ? De l’eau, un café, ou quelque chose d’un peu plus kitsch comme du lait d'amande ?"
- Non. Je voudrais juste savoir-
- Excusez-moi pour le manque de snacks, vous devez mourir de faim ! Je crains que nous ne recevions pas beaucoup et, eh bien, il est difficile d'obtenir des financements du Trésor quand on ne peut pas leur dire exactement ce qu'on fait", gloussa-t-il.

Après trois tentatives ratées pour tenter de placer un mot, Gavin finit par aboyer : " Général Glücksman, asseyez-vous et dites-moi ce que vous foutez ici à cent mètres sous terre !"  

Silence. Regards entendus entre les trois militaires. Glücksman soupira, retourna à la table et s'affala sur la chaise qui avait déjà bien souffert. " Que fait le Comité de planification future ?" Un silence gêné s'installa tandis que le trio échangeait des regards entendus.

L’amirale Levine prit la parole d’une voix de robot sexuellement frustré :  " Nous surveillons de prés la plus grande menace jamais rencontrée par les États-Unis."  
Gavin bomba le torse. " La Chine ? Pas de souci, j’ai la carotte et le bâton. La carotte c’est le marché, le bâton c’est la Navy. On va les caresser dans le sens du poil jusqu’à ce qu’ils nous échangent des Tesla contre du Fentanyl en gros."  

Silence de mort. Le deuxième général, le moins étoilé des deux, toussota.
" Non Monsieur… pas la Chine.
- Ne me dites pas… la Russie alors ! Vous avez raison, Levine, le Kremlin représente une menace plus immédiate", proclama Gavin, retrouvant son assurance sans effort. " Encore une fois, il faudra employer la carotte et le bâton. Mais cette fois, on va leur enfoncer la carotte dans le cul, pas comme ce molasson de Zelenski, une carotte encore plus grosse, plus longue, plus dure… et plus rapeuse et ensuite on leur enfoncera aussi le baton pour bien bourrer tout ça."  

La « monsieur-madame » le regarda avec incrédulité ; son regard sombre laissait transparaître une perplexité à peine dissimulée – une émotion qui semblait étrangère à ses yeux bruns comme de la mélasse. Les paroles fleuries s'éteignirent comme par magie, tandis que le sourire charmeur de Gavin disparaissait presque aussi vite qu'il était apparu.
Nouveau silence encore plus gêné. Glücksman finit par lâcher, avec la tête de quelqu’un qui annonce à sa grand-mère que son chat est mort :  " Monsieur le Président !" Le sourire jovial du général Glücksman demeurait, mais son regard était fatigué. " Je vous en prie, monsieur le président, n'abordons pas le sujet de cette conversation par élimination. 
- En fait, Monsieur le Président," intervint le général Myers, " l'amirale Levine ne faisait référence ni à la Chine ni à la Russie. Elle faisait référence à… 
- Allez-y, dites-moi tout." Gavin n'avait quasiment jamais été interrompu de sa vie, mais, une fois de plus, la curiosité l'emporta. " Quelle est donc cette grande menace pour la sécurité ?
- Eh bien… ce sont les envahisseurs étrangers."  

Gavin serra les mâchoires et fixa le lointain. " Écoutez, Glücksman, je sais que l'administration précédente avait des positions intransigeantes, mais je ne qualifierai jamais les migrants en situation irrégulière d'« envahisseurs étrangers ». Ce sont des êtres humains en quête d'une vie meilleure et de très bons électeurs, même si nous devons maintenir des frontières fortes, notre grande nation a été fondée sur -
- Excusez-moi, Monsieur le Président, vous avez mal compris. Nous ne parlons pas d'étrangers venus de la frontière sud. Nous parlons d'extraterrestres… d'étrangers venus… de l'espace !" Glücksman eut au moins la décence d'afficher une mine gênée en prononçant le dernier mot. 

Gavin explosa de rire pendant huit secondes pleines, puis s’arrêta net quand il vit que personne ne se marrait avec lui.  " Attendez… vous êtes sérieux ?
- Tout ce qu'il y a de plus sérieux, monsieur le président". 

S'ensuivit un échange prévisible et répétitif, Glücksman tentant d'expliquer la situation tandis que Gavin rejetait systématiquement ses explications, les qualifiant de plaisanterie, peut-être d'initiation ou de pari de bureau. L'impasse fut débloquée lorsque Glücksman fit remarquer que l'ascenseur ne serait pas remis en service avant plus de deux heures. Le Président ferait donc bien de l'écouter.
  
" Très bien, disons que je morde à l'hameçon. Pourquoi représentent-ils une telle menace ?
- Eh bien, c'est très compliqué, Monsieur le Président, mais je dirais que ça se résume à deux choses. Premièrement, c'est une race intergalactique expansionniste et sanguinaire, un peu comme celle de mes ancêtres soit-dit en passant, uniquement obsédée par le dépouillement, l'asservissement et la mise en esclavage des autres espèces." Gavin frissonna. C'était une drôle de plaisanterie. " Deuxièmement… nous avons fait une très mauvaise première impression.
- Une mauvaise première impression ?
- Il y a près d'un siècle, l'un de leurs explorateurs s'est écrasé à Roswell, au Nouveau-Mexique", poursuivit Glücksman en se penchant en avant. Cela lui semblait familier. " À cette époque, le Comité avait déjà été créé. Nous avions une stratégie", soupira-t-il. " Mais la CIA a retrouvé l'explorateur avant nous…
- Et qu’ont-ils fait ?
- Ils l’ont capturé, euthanasié et ont pratiqué une autopsie secrète sans raison apparente. Les relations sont très tendues depuis." 

Gavin croisa le regard de Glücksman. Un bleu électrique rencontra un brun impassible tandis qu’ils s’observaient de part et d’autre de la table. Gavin cligna des yeux. " Très bien, je vais supposer que ce que vous me dites est vrai. Quelle est notre relation avec ces… étrangers ? " Il jouait le jeu, mais il refusait d'utiliser le mot « extraterrestres ».
" Comme je le disais, la situation est instable. Ils ont menacé d'envahir le pays à plusieurs reprises, mais -
- Attendez. Que voulez-vous dire par « ils ont menacé d'envahir » ? Comment le savez-vous ?" 
Glücksman fronça les sourcils. " Eh bien, ils nous l’ont dit.
- Comment ? Ils vous ont contactés ?
- Pardonnez-moi, Monsieur le Président, j'aurais dû le préciser. Ils communiquent par des signaux lumineux envoyés vers notre planète. Vous les connaissez peut-être sous le nom d'aurores boréales. Bref… 
- Bien essayé. Il existe une explication scientifique aux aurores boréales." 
Bauer soupira. " Et de quoi s’agit-il, Monsieur le Président ?
- Eh bien, le soleil émet de l'énergie qui frappe l'atmosphère et se transforme en électricité, enfin… pas de l'électricité à proprement parler, mais une sorte d'électricité spatiale ionisée… une ionisation verte qui se réfracte sur… vous savez… la haute atmosphère pour donner au ciel sa couleur… verte.
- C’est ce qu’on raconte aux écolos et aux influenceurs Instagram, Monsieur. En réalité c’est une espèce de Morse cosmique".  

Gavin commence à transpirer sous son brushing indestructible.  " Et… ils veulent quoi ?
- Nous envahir, monsieur.
- Bon, Glücksman, les extraterrestres vous ont fait part de leurs intentions grâce aux aurores boréales", soupira Gavin, partagé entre une angoisse existentielle et une irritation extrême, selon que tout cela soit vrai ou non. " Qu'est-ce qu'on fait ? On les atomise ? " 

Glücksman esquissa un sourire ironique. " Pardonnez-moi, Monsieur le Président, mais menacer les extraterrestres avec des armes nucléaires, c'est comme une fourmi-
- D’accord, je comprends.
- Laissez-moi terminer. C’est comme une fourmi qui menacerait un éléphant avec une feuille de pissenlit particulièrement pointue. Nous disposons de peu d’informations sur leurs capacités militaires, mais s’ils envahissaient notre territoire, nous ne survivrions pas trente secondes.
- Trente secondes ?
- Oui, le temps approximatif qu'il leur faudrait pour garer leurs vaisseaux." 

Gavin se laissa retomber sur sa chaise, abasourdi. Muet pour la première fois de sa vie. L'amirale et l'autre général, qui attendaient leur tour en silence, levèrent les yeux, perplexes, jusqu'à ce que Glücksman intervienne. " Heureusement, nous avons une arme secrète. Une arme dont ils ne peuvent même pas imaginer l'existence"

Gavin se pencha en avant, captivé par les paroles du général. En réalité, il soupçonnait Glücksman de savourer le suspense. " Et quelle est-elle, Glücksman, nos F35, nos THAAD ?
- Des histoires, Monsieur le Président", répondit-il doucement. " Nous pouvons raconter des histoires.
- Putain Glücksman ! Je m’attendais à une Étoile de la Mort ou un truc dans ces eaux-là." Gavin passa ses mains dans ses cheveux. Étrangement, toujours impeccables. " Des histoires ? C’est quoi ce délire Disney ? " Le regard de Glücksman ne faiblit pas. Le type affable qui avait offert un verre à Gavin près d’une heure plus tôt avait disparu depuis longtemps.
 
" Monsieur le Président, comment savez-vous qu’il n’y a pas d’Étoile de la Mort dans l’espace ?
- Je suppose que c'est une question toute rhétorique ?
- Pas du tout, monsieur le président. Répondez à la question." 

Gavin fixa une fois de plus les yeux imperturbables. " Eh bien, je suppose que je sais que ça n'existe pas parce que c'est de la fiction de chez Lucas. Je l'ai vue dans un dans un des ses films.
- En effet !" Les yeux de Glücksman s’illuminèrent. " Les êtres humains peuvent concevoir des choses qui n’existent pas. Les extraterrestres, eux, en sont incapables." 
Gavin resta de marbre. " Glücksman, j'ai encore l'impression que vous me faites patienter jusqu'à une conclusion. Pourriez-vous, juste cette fois, aller droit au but ?
- Bien sûr, Monsieur le Président", répondit Glücksman avec un sourire radieux, imperturbable. " Nous savons, d'après leurs communications, qu'ils ont recueilli à distance une quantité considérable de données sur notre mode de vie, mais ils sont incapables de distinguer le vrai du faux. Ils ne comprennent même pas le concept de fiction ! Prenez votre exemple précédent. Ils ont analysé les films Star Wars comme s'ils se déroulaient dans la réalité. Nous pensons donc qu'ils nous craignent.
- Ils nous craignent parce qu’ils pensent que nous avons construit une Étoile de la Mort ?
- Essentiellement, oui. Et pour mille autres raisons également." Un éclair de folie brilla dans les yeux de Glücksman. " Monsieur le Président, toutes les œuvres de fiction que nous avons jamais créées sont considérées par eux comme des faits réels. 

Gavin prit une profonde inspiration tandis que les rouages ​​de sa pensée tournaient à plein régime.

" Donc, votre solution consiste à faire plus de films du genre Star Wars ? Donc… notre arme secrète… c’est Hollywood ?
- Eh bien, oui, en partie. À votre avis, pourquoi ces suites lamentables ont-elles été réalisées ? Nous avons aussi produit des franchises de super-héros à la chaîne pour ne rater aucune occasion. Ce que vous devez comprendre, c'est que ces extraterrestres ont été tenus à distance uniquement par notre imagination, par les histoires que nous créons ! Et TikTok. Et les mèmes. Et les fanfics wattpad de 800 pages sur des loups-garous polyamoureux. Ils sont persuadés qu’on a une armée de super-soldats volants, une Étoile de la Mort dans le garage de la Zone 51, et qu’on peut invoquer Godzilla en chantant l’hymne national à l’envers."  

Gavin se prit la tête dans les mains.  " Attendez… donc les suites pourries de Star Wars… c’était pour faire peur aux aliens ?    
Gavin avait du mal à s'enthousiasmer outre mesure à l'idée qu'une race extraterrestre sanguinaire (dont il ignorait l'existence) soit dissuadée d'une invasion par de simples films de science-fiction de qualité moyenne. Il tenta néanmoins le coup. " C’est une excellente nouvelle, Glücksman. Eh bien, il va me falloir du temps pour digérer tout ça… peut-être toute ma vie. En attendant, je voudrais que ce soit clair. Nous nous rencontrerons toutes les deux semaines jusqu’à la fin de mon mandat. Ça vous va ?
- Très bien, Monsieur le Président, je vois que vous serez bien plus impliqué que votre prédécesseur.
- Je parie que vous dites ça à tous les nouveaux présidents", sourit Gavin, son sourire gagnant faisant timidement son retour. " Et… qu'en est-il du mur dans l’espace que Trump voulait construire ?
- On l’a fait passer pour un délire. En réalité on l’a construit. En Lego. Mais ils ne savent pas que c’est du Lego. Ils pensent que c’est en adamantium vibranium pur."
- Bon, et bien si c'est tout ce que vous aviez pour moi, je devrais vraiment remonter en surface.
- Mais Monsieur le Président, il nous reste encore deux heures et il y a encore tellement de choses à discuter.
- Encore ?" Gavin eut l’impression que son esprit avait été découpé en morceaux, frit et servi avec une généreuse portion de mayonnaise.
" Oui ! Je passe maintenant la parole au général Myers pour le deuxième point à l'ordre du jour."

Le second homme leva les yeux de ses paluches qu'il malaxait depuis une bonne demi-heure et Gavin le remarqua enfin. Mais avant même qu'il ait pu dire un mot, ses lèvres charnues se mirent à cracher des syllabes courtes et saccadées comme une mitrailleuse. Et le ballet recommença.
 
" Monsieur le Président, il est grand temps que nous discutions également des sept menaces persistentielles que représentent le réchauffement climatique, le Covid, le Yeti, le Bigfoot, le Kraken, le Dahu et le monstre du Loch Ness…

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10 nov. 2025

1133. Anubis : Déni d'au-delà

 

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ANUBIS
Déni d'au-delà

Dans les abysses du désert, où le sable avale les secrets comme un amant jaloux, une ombre solitaire glisse, presque effacée par l'horizon vorace. Seuls ses pas hésitants, ces murmures traîtres contre le sol, trahissent son existence. Enveloppé de haillons fantomatiques, maculé d'ocre sanglant et rongé par un soleil impitoyable, il fusionne avec les dunes, un spectre errant dans l'oubli éternel. 

Anubis, tapi dans l'antre froid d'un éperon rocheux, laisse sa langue de chacal pendre comme une lame assoiffée, cherchant un souffle de miséricorde dans l'air étouffant. La fournaise de midi pèse sur lui comme une malédiction divine, un manteau de feu qui colle sa peau nue aux rocs impitoyables. Ses doigts, écartés comme des serres affamées, fouillent les ombres fugaces du sable, capturant ces illusions de fraîcheur. Préparé aux caprices des sables maudits, il puise avidement dans les outres sombres pendues à sa ceinture, un nectar volé aux sources interdites. Ce jour-là, le désert n'est pas un allié, mais un geôlier aux chaînes invisibles. Un soupir rauque s'échappe de sa gorge, et il secoue sa tête bestiale. Les faux pas de l'homme l'ont englouti derrière la dune suivante, un mirage moqueur. 

À regret, Anubis se dresse, empoigne sa lance courbe – une faux forgée dans les os des damnés – et s'élance dans la lumière traîtresse. La chasse à cette âme rebelle le ronge déjà, un poison lent dans ses veines immortelles. Dès que les rayons acides mordent sa chair, une résolution funeste s'éveille en lui : il est temps de hâter l'inévitable, de tisser le filet plus serré autour de sa proie. Du haut de ses membres élancés, Anubis fend les dunes comme un vautour planant sur des tombes oubliées, effaçant en un clin d'œil la distance qui le séparait de son fuyard. Sa stature colossale, tour de force des dieux, écrase les mortels comme des insectes sous une semelle divine ; elle instille la terreur, ploie les volontés, les attirant dans l'abîme avec une promesse de puissance illusoire. 

Convaincre les âmes que l'heure a sonné... voilà le vrai supplice, ce voile d'illusion qu'il doit percer. Vêtu d'un kilt de lin spectral, de sandales usées par des millénaires de pas maudits, son torse nu ne porte qu'un collier vorace, un serpent d'or et de gemmes qui rampe jusqu'à ses épaules, brodé de mystères interdits. Une capuche lourde voile sa nuque, pesant sur ses oreilles acérées comme un linceul prématuré. La fourrure courte de son crâne et de son museau le démange, un tourment futile pour un être éternel, mais la mission l'exige : l'apparat du juge implacable. 

Il avance donc, endurant le feu céleste et le poids de ces oripeaux, persuadé que l'énigme de cette traque s'achèvera bientôt dans les ombres du Douât. À l'apogée impitoyable du midi, Anubis fond sur sa cible. Le misérable s'est effondré, une marionnette aux fils coupés. Le dieu projette son ombre allongée comme une faux sur le dos tremblant de l'homme, qui rampe à quatre pattes, un ver dans la poussière. Comme dans un rituel ancestral, les yeux voilés de l'agonisant se lèvent, et la vision du visage canin, silhouette noire ciselée contre le sable incandescent, brise son esprit. Ses épaules s'affaissent, vaincues par l'inéluctable. Le théâtre de la mort exige son entrée en scène.

" Mais je n’ai pas encore fini…" siffle l'homme d'une voix écorchée, un murmure porté par le vent des regrets. 
" Si c'était le cas, vermine, je ne serais pas ton ombre fidèle ", rétorque Anubis, tendant une main griffue comme un piège tendu. " Prends-la, ou crève seul dans l'oubli."

L'homme, dans un sursaut de folie, roule sur lui-même, ignorant les doigts griffus du dieu de la mort tendus vers lui et se hisse, chancelant comme un ivrogne maudit. 
" Non ", crache-t-il avant de reprendre sa marche, les pas plus assurés, défiant le destin d'un ricanement muet. 

Anubis se fige, son museau frémissant de rage, ses babines retroussées en un grognement bestial. Il tolére les caprices des jeunes âmes, des blessés fulgurants ou des pestiférés hurlants. Mais ça ? Une évidence moqueuse. Pourquoi cet acharnement contre l'inévitable ?
" Ouvre tes yeux chassieux ! " tonne-t-il, sa voix roulant comme un tonnerre assourdi par les dunes. " Regarde ce néant ! Quelles cartes caches-tu dans ta poche trouée ?
- Mieux vaut ce vide que ton étreinte puante, charognard ! " lance l'homme sans daigner pivoter, son ton acide comme du vinaigre sur une plaie ouverte.

Anubis bondit en avant, soulevant des tourbillons de sable ardent, barrant le chemin comme un mur de chair et de fureur. Il découvre ses crocs jaunis et aboie, un éclat primal qui fait vibrer l'air. " Rends-toi, larve humaine ! Ton sablier est vide. Suis-moi chez Osiris, qu'on pèse ton cœur pourri et qu'on achève cette comédie pathétique !
- J'aime pas me répéter, sale clebs : pas encore fini mon taf, toutou." L'idiot tousse, un filet de sang séché craquelant ses lèvres, mais son regard luit d'un feu insolent. Il contourne le dieu-chacal d'un pas narquois et s'enfonce dans les dunes infinies, la tête haute, revigoré par son propre venin. 

Anubis reste planté là, yeux rivés sur l'horizon vide, ses griffes étreignant la lance jusqu'à ce que le bois gémisse. Il la fait tournoyer, incisant des runes maudites dans le manche, tandis que des jurons contre Amon-Râ bouillonnent dans sa gorge comme un poison. Pourquoi cette farce cosmique ? Pourquoi les mortels devaient-ils consentir à leur propre fin, comme si leur âme était un trésor à quémander ? Absurde, ce décret des cieux, un piège tendu aux immortels eux-mêmes.

Refoulant l'envie furieuse de transpercer le dos voûté de cette loque, d'abréger la bouffonnerie d'un coup net, Anubis opte pour un venin plus subtil. Il se glisse aux côtés de l'homme, léger comme un fantôme affamé.
" À mille coudées du Nil, il n'y a que des abîmes de sable et des pics qui saignent la pierre", murmure-t-il, feignant la sagesse d'un oracle bienveillant. " Retourne en arrière, et tes bourreaux te saigneront pour tes péchés enfouis. Devant ? Le néant. Où fuis-tu, sinon dans mes griffes ?
- Je l'ignore encore, mais un mensonge de plus de ta gueule puante ne changera rien. Vous, les dieux, vous noyez le monde dans vos tromperies !
- Allons, je palpe ton deuil comme un ulcère frais. Mais tu es prince de sang divin ! Comment un pharaon s'élève-t-il sans nos murmures dans l'ombre ? Tu agonises, oui, mais par ta faute, insecte ingrat. Nous t'avions couronné d'espoirs... Hélas, le vin tourné n'inspire que le mépris." Sa voix suinte une tristesse factice, un baume empoisonné. " Pourquoi traîner cette agonie ? Viens. Ton cœur sait la vérité. La paix t'attend... ou l'oubli éternel.
- Non, car c'est toi, le vrai démon, que je tiens pour bouc émissaire !" 

L'homme accélère, ses pas claquant comme des gifles.

" QU'IL EN SOIT AINSI ! " hurle Anubis, sa voix un coup de fouet divin. " Je hanterai ce purgatoire jusqu'à ce que tu t'effondres, et ton âme sera mienne, malgré tous tes couinements ! Sache que chaque heure volée à moi condamne d'autres spectres à l'errance ! "

Un frisson trahit l'homme, un hoquet dans sa foulée titubante. Il masque vite ce tressaillement, mais Anubis le flaire, ce faible écho d'humanité. Un levier parfait pour briser la comédie. Un rictus cruel ourle ses lèvres... qui se tord en une grimace quand la réplique fuse. " Tes leçons puent le chenil, cabot. Ton empire divin s'effrite, et je danserai sur ses ruines."

Le crissement sadique du sable sous la pointe de la lance est son unique opium. Des jours entiers, il a marché en spectre silencieux aux côtés de cet âne têtu, enfonçant sa griffe dans le sol pour compter les grains du temps, chassant les mouches voraces, sautant de rocher en rocher comme un damné en sursis. Le plaisir fugace ? Laisser la sueur de son outre couler sur son museau, un nectar interdit sous les yeux caves de l'ex-prince, guettant la jalousie qui ronge sa gorge sèche. Mais rien : un regard détourné, et la marche reprend, un calvaire sans fin.

" Ta lignée est poussière, maintenant", susurre Anubis le soir suivant, alors qu'ils grelottent autour d'un feu rachitique, nourris de brindilles spectrales et de racines amères. " Seul au monde, un fantôme sans écho. Même si tu franchis ce mirage, à quoi bon ? Une existence vide, un trône de cendres ? "

L'homme fixe les flammes mourantes, muet comme une tombe scellée. Son corps se consume de l'intérieur ; peut-être sa langue s'est-elle enfin tordue de vérité. Parfait.

" Ton frère chéri te maudirait de persister." persiste Anubis. " Le trône l'attend, sans le poids d'un traître pour frère. Plus simple, plus pur... sans ta souillure." Anubis plante cette dernière banderille, savourant le silence.
" Mon frère a plus de noblesse sous un ongle que toi dans tes tripes ", marmonna le gueux entre ses dents grelottantes, un éclat de fiel dans la nuit.

Au lever du soleil, une lame de lumière aveugle tranche les dunes, un présage funeste. Anubis épie l'horizon miroitant avec un frisson interdit, tandis que le disque ardent grimpe dans le ciel, inexorable. Sa proie a déjà entamé sa procession matinale, dans le baiser froid des ténèbres résiduelles. Il se délecte du spasme de l'homme quand la muraille de feu s'abat, carbonisant le sable sous leurs pieds en un tapis de braises.

" À la nuit noire, la frontière de Madian t'engloutira. Franchis-la, et le Douât te fuira – perdu pour nous, errant dans les limbes sans nom." Un mensonge ciselé d'Anubis, une ombre jetée sur le chemin.
" Ce serait la seule grâce de ton panthéon pourri", riposte l'homme, un sourire spectral sur ses lèvres gercées.

Anubis grince des crocs, sa patience fondant comme cire sous la flamme. Des âges pour rattraper les âmes vagabondes qu'il avait négligées, tout ça pour un dément en haillons ! Assez. La rage bouillonne. " Te prends-tu pour un titan, vermine ? Tourner le dos à l'Égypte sans que les sables te recrachent ? Tu te noies dans ton propre fiel ! Pour quoi ? Une crise de mioche gâté, parce que le destin t'a giflé ? Imbécile couronné ! Tes hurlements sont du vent ; ta fin, un vide hurlant. Rends-toi. Libère-nous de ta farce, et crève en paix !
- Tu n'y vois que dalle, hein ? " murmure l'homme d'une voix râpeuse comme du gravier. " Pas de ta faute, les dieux sont aveugles aux souffrances qui ne saignent pas de l'or. Ce n'est pas ma carcasse qui m'acharne. Ma douleur ? Un grain de sable face aux océans de misère que j'ai semés. Ce périple m'a ouvert les yeux : j'ai bien fait, malgré le chaos. Pourquoi étais-je si sourd, avant ?
- Tes sornettes me gonflent, vermisseau", grogne Anubis, la voix vibrante d'impatience. " Si la paix te chatouille, file chez Osiris et dégage de mon sillage. On passe tous à la suite.
- Ni Osiris, ni ton Amon-Râ ne m'auront. Je ne suis pas ta marchandise.
- Tu la seras, charogne", siffle Anubis, ses yeux luisant comme des braises. " Le temps est mon allié, pas le tien. "
- Mon fil se tisse ailleurs, chacal."

Et il avance, pas après pas, une procession funèbre vers l'inconnu. La nuit voile le monde, et Anubis serre sa lance, tentant d'imaginer le sang jaillissant, libérant leurs âmes captives. Mais les règles d'Amon-Râ sont des chaînes forgées dans l'éther ; les briser, c'est invoquer l'abîme. L'échec le ronge : si ce fou survit, ce ne sera qu'un délai, un affront à son orgueil divin. Laisser un mortel douter d'un dieu ? Une tache indélébile.

" Comment oses-tu ramper encore ?" lance-t-il, moqueur. " Tes pieds suintent le pus, ta peau cloque comme chair maudite, ta gorge gratte comme un cri étouffé. Ton corps te vend aux vers.
- Garde tes dissections pour les tombes vides, sale goy", rétorque l'homme." Si tu n'as pas capté l'évidence, dégage de mon ombre.
- Je hante tes pas, et ton âme finira dans ma gueule quand tu t'effondreras." Le grognement d'Anubis roule comme un écho funeste. Le silence s'abat, épais comme un linceul. Les heures s'étirent sous un ciel sans pitié, le soleil traçant sa voie de feu. Anubis endure : l'ennui le dévore plus que la soif, le sable irrite sa fourrure trempée, un tourment égal à la brûlure céleste. 

Puis, surprise : la voix de l'homme fend l'air, un dard inattendu. " Tu t'en rends compte au moins que t'es qu'un larbin en collier ?
- Quoi ?! " Anubis s'immobilise, ses orteils griffant le sable comme pour y ancrer sa fureur.
" Ramasseur d'âmes, un boulot de chien galeux ", ricane l'humain, ses yeux caves pétillant de malice. " Je t'ai vu : pas de joie dans tes crocs. Comme les serfs que j'écrasais jadis... non, pire : un toutou qui bave pour un os divin. Bouclé dans ta boucle infernale. L'immortalité, c'est juste une prison dorée, hein ? Ça te ronge, de savoir que le manège tourne sans fin ? "

Anubis pile net, enfonçant ses griffes dans le manche de sa lance jusqu'à ce que des éclats de bois pleuvent. Sa lèvre se retrousse, dévoilant un arsenal de crocs. " Je suis un dieu, vermine. Ton maître. 
- Non, t'es une bête en cage, et ton crépuscule approche, chacal." 

La réprimande claque, un fouet sur sa chair divine. Ça suffit. La rage explose. Anubis brandit sa lance, la lame scintillant comme un serment brisé sous le soleil assassin. Fini de jouer. Mieux vaut l'exil éternel que supporter une seconde de plus cette plaie ambulante, cet entêté arrogant... 

Un rire lointain, porté par le sirocco, tranche ses pensées. Des humains. L'homme l'entend aussi, ses prunelles s'écarquillent, son souffle se brise. Anubis suit son regard : des silhouettes féminines, un puits béant creusé dans la terre comme une promesse maudite. Ses bras retombent, la lance molle. Échec. Un gouffre s'ouvre en lui.
Tandis que la loque rampe vers l'oasis illusoire, Anubis balaie les dunes d'un œil acéré. Coïncidence ? Non, un caprice des sables. Mais sa vue perçante, don des dieux, perce le voile : quarante ombres approchent, des âmes noires comme la nuit du Douât. Des voleurs, des bourreaux, des tueurs nés. Un sourire carnassier étire ses babines. Tout n'est pas perdu. Il attend, et d'une voix mielleuse de triomphe voilé, il crie : " Bravo, Moïse. Tu m'as glissé entre les griffes... pour l'instant. Savoure ton sursis. Mais un jour, ton pas chancelant te mènera droit à moi, et je savourerai ton festin."

L'homme s'immobilise, silhouette brisée contre l'horizon, sans un regard en arrière. " Ton joug sur moi ? Déjà en miettes, démon. Tu titubes dans le noir, c'est tout.
- Est-ce un pari, mortel ? On verra qui rira le dernier. Je ne mise jamais sur les ombres !" Anubis ricane, masquant son extase venimeuse.

Moïse titube vers son mirage, et Anubis pose son cul sur le sable vorace. Il peut bien attendre. Quelques grains de son sablier, et le spectacle s'achèvera en apothéose sanglante. Pour un dieu, le temps n'est qu'un jouet... et la vengeance, un doux nectar.

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29 oct. 2025

1129. Le Spectre de la Librairie infinie


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 LE SPECTRE DE LA LIBRAIRIE INFINIE

Rave on John Donne, rave on thy holy fool
Down through the weeks of ages
In the moss borne dark dank pools
Rave on down through time and space
Down through the corridors
Rave on words on printed page
Rave on you left us infinity
And well-pressed pages for to feed
Drive on with wild abandon
Up tempo frenzied hues
Rave on John Donne, rave on thy holy fool
Rave on, on printed page
Rave on, rave on, rave on, rave on, rave on, rave on
Van Morrison - Inarticulate  speech of the heart 1983


Shakespeare and Company, cette cathédrale profane des mots, la plus envoûtante des librairies parisiennes, se dresse comme un gardien spectral au 37 rue de la Bûcherie, dans le 5e arrondissement. Face à Notre-Dame, dont les gargouilles veillent en silence le long de la Seine tourmentée, elle exhale un parfum de secrets millénaires. C'est là, par cet après-midi d'octobre pluvieux – le 29, pour les âmes précises –, que Balthazar s'est glissé, ombre parmi les ombres. L'air est lourd d'humidité, et l'activité, curieusement, s'est figée en un murmure complice. Au cœur des couloirs labyrinthiques, des escaliers qui grincent comme des confidences oubliées, des recoins où les livres s'entassent en tours instables, il erre seul. Ou presque. Feuilletant au hasard, sans quête précise, sans l'ombre d'un achat en vue, Balthazar exulte d'une satisfaction interdite, un frisson qui le parcourt comme un poison délicieux.

Il arrache aux étagères quelques proies choisies : un recueil de John Donne, où les vers se tordent comme des serpents amoureux ; un traité sur l'homme et Sélène, ce globe pâle qui murmure des promesses lunaires ; une édition somptueuse du Guépard, reliure soyeuse sous laquelle palpite un félin figé dans l'ambre du temps. Il les effleure, les tourmente de ses doigts, lit des bribes volées – et, quand le pas d'un vendeur s'éloigne dans l'ombre, il ploie la nuque pour inhaler leur essence. Un arôme âcre de papier vieilli, de poussière complice, qui lui monte au cerveau comme un aphrodisiaque. Il vagabonde ainsi, feignant l'insouciance, un sourire carnassier aux lèvres, se gorgeant du vice pur d'être cerné par ces reliques littéraires, ces fantômes reliés en cuir qui attendent sa caresse.

Choisir le Guépard de Lampedusa, surtout, trahit son jeu : il en possédait déjà un spécimen rare, un talisman jalousement gardé dans son antre secret. Nul risque, donc, d'acquérir ce double profane, malgré son sceau ensorcelant – ces bras félins tendus, cette patte levée en menace joueuse, ces yeux ambrés, humides de convoitise, qui le transpercent d'un regard trop intime. Pourtant, une pulsion obscure le pousse à le saisir, à l'inspecter comme un amant volé, à se délecter de sa chair interdite. Pourquoi ? Ah, cher lecteur, voilà le premier voile qui se soulève sur le mystère de Balthazar...

On pourrait le prendre – à ses dépens – pour un vulgaire bibliophile, un collectionneur aux appétits voraces. Il est vrai qu'il chérit les livres comme des idoles païennes : leur silhouette élancée, leur souffle enivrant, le frisson de leur peau sous ses paumes avides. Il les porte parfois à son oreille, écoute le froissement des pages comme un râle d'agonie ou d'extase. Mais son culte dépasse ces plaisirs charnels, s'enfonce dans des abysses plus sombres, où les sens ne sont que le seuil d'un rituel occulte.

Vous l'imaginez, peut-être, éperdu dans les récits ? Fuyant la grisaille pour des royaumes enchantés, frémissant aux coups de fouet des chefs-d'œuvre. La littérature, pour lui, ce phare dans la nuit, ce kaléidoscope de mille et une nuits volées – extases fulgurantes, abysses de désespoir, beautés qui lacèrent l'âme, rages qui embrasent le sang. Son amour pour les livres ? Une fontaine de pensées interdites, de sentiments qui percent comme des éclairs dans la chair ; ces instants où le sens jaillit, limpide et cruel, révélant l'énigme de son existence dans ce cosmos vorace, impitoyable. Où l'émerveillement, cette drogue euphorique forgée par l'art, se mue en la clé même de la Vie – ou de sa perte.

Jadis, oui, ce fut ainsi. Visualisez un Balthazar adolescent, aux yeux fiévreux, serrant contre son cœur un Dostoïevski anonyme, don empoisonné de sa prime jeunesse. Des années plus tard, il le berce encore, sans l'ouvrir, invoquant cette nuit pétersbourgeoise où les pages troubles l'avaient éveillé en sursaut, baigné d'une lueur surnaturelle. Ou bien il exhume les Chants de Leopardi, édition luisante comme un artefact maudit, caresse les coins cornés – ces plis rituels, triangles d'origami sanglant – balisant des vérités si nues, si absolues, qu'elles le noient en larmes acides. Autrefois, son culte des librairies était presque innocent : les livres portaient l'univers en leurs entrailles ; les librairies, ces autels, les abritaient ; il les traquait pour les posséder, corps et âme.

Car Balthazar, en ce temps-là, était un possesseur démoniaque. Les bibliothèques ? Des profanations, des lits souillés par des intrus. Emprunter un volume ? Impensable, sacrilège – la liaison livre-lecteur devait être vierge, aussi fiévreuse qu'un adultère dans un lit conjugal. Et renoncer à l'un des siens ? Jamais, même si son ombre pesait sur son âme. Échanger un reliquat usé contre un neuf, impeccable ? Hérésie. Pour lui, malgré les mots gravés en commun, chaque exemplaire était unique, un pacte scellé dans le papier, une âme distincte.

Protestez si vous voulez : un livre n'est qu'un clone parmi des milliers, fruit d'une presse anonyme. Balthazar rirait, d'un rire qui glace. Non, ce tome-là, son tome, était le vaisseau élu pour son plaisir – la prose qui le flagellait de beauté, l'intrigue qui lui offrait une vie volée dans l'intervalle des pages. Le lien avec l'histoire ? Indissoluble du codex, aussi tangible que l'encre qui suinte, plus que les idées éthérées qu'elle charrie.

Aussi exigeait-il la double emprise : le fantôme du souvenir – trame, héros, répliques qui hantent comme des sorts – et sa prison matérielle. Il devait pouvoir le convoquer à l'envi, même si, au fond, il savait qu'il n'oserait pas. Jaloux comme un démon, il voulait le livre enchaîné à lui seul, pour l'éternité – ou jusqu'à ce que l'obsession mute.

Mais ces ombres se sont dissipées. Balthazar n'est plus ce geôlier. Il ne foule plus Shakespeare and Company pour conquérir un volume intact, pour engranger une proie neuve. Il n'achète plus. Il ne lit plus. Alors, interrogez les ténèbres : pourquoi hante-t-il ces sanctuaires ? Pourquoi, jour après jour, semaine après semaine, vole-t-il à ces lieux chaque parcelle de temps libre, errant comme un spectre insatisfait ? 

Pourquoi s'infiltre-t-il dans la Livraria Lello de Porto, ses escaliers torsadés comme des veines gonflées de vin ? Dans la Libreria Acqua Alta de Venise, où les flots lèchent les murs comme un amant noyé ? Dans la Selexyz Dominicanen de Maastricht, chapelle gothique où les livres prient en silence ? Ou la Dom Knigi de Saint-Pétersbourg, sur le Nevsky Prospekt, boulevard hanté par les tsars déchus ? Pourquoi le personnel d'El Ateneo Gran Splendid à Buenos Aires, de la Golden Hare Books sur la brumeuse St Stephen Street d'Édimbourg, ou de la Palác knih Luxor à Prague – ce palais de verre et d'illusions – le salue-t-il comme l'errant éternel, celui qui dévore des heures sans jamais rien emporter ?

Le vrai nectar, pour Balthazar, n'est plus dans la chair des livres – quoiqu'il en palpe encore la fièvre résiduelle. Ni dans les récits qui l'enivreraient jadis. Non, c'est le potentiel de ces temples obscurs qui l'attire, tel un papillon vers une flamme voilée. Tandis qu'il slalome entre les rayonnages, frôle les arches couronnées de volumes empilés comme des crânes, scrute les tables où gisent des trésors oubliés, une extase clandestine l'envahit. Autour de lui, des milliers de fils d'araignée – invisibles, tendus – attendent sa traction. Chacun pourrait déchaîner un cataclysme : une lecture qui le lacère, le ravit, le métamorphose ; un volume qui brise la chaîne de la routine, l'oblige à voir – le monde, la vie, dans leur nudité cruelle et sublime. Il n'a plus besoin de plonger dans un abîme précis ; le vertige du choix suffit, cette danse au bord du gouffre où l'attente est plus vive que la chute. Au seuil du précipice, il goûte l'extase pure, plus profonde que n'importe quel plongeon dans les pages.

Non mais regardez-le, à cet instant : il empoigne un recueil de nouvelles, intact, vierge de ses yeux. Il n'en connaît que le murmure des critiques, mais son instinct le hurle : ce poison-là le consumerait, le refondrait à jamais. Il en déchire une page au hasard, avale les mots comme un élixir : oui, un frisson le traverse, vision fugace d'un chaos délicieux. Il repose l'artefact, comme il l'eût fait dans une échoppe cracovienne, nichée en marge de la vieille ville, où le café embaume le citron confit et les regrets. Puis un second : une nouveauté guinéenne, auteur surgi des ombres tropicales, couverture qui évoque un fantôme d'Istanbul – ce sous-sol galatéen, poussiéreux de vinyles éraflés et de CD turcs éphémères, où il avait caressé un jumeau sans l'oser. Ses semelles foulent Paris, mais son esprit vogue : à droite, une échelle glissante grimpe vers une étagère qui pue l'encens de Samarcande, mosquée de papier où les vers coraniques dansent avec les fables persanes ; derrière, un courant froid effleure sa nuque, écho de l'Ombre du vent de Zafón au travers des rayonnages de la Central del Raval.

Pour Balthazar, une librairie est toutes les librairies – un vortex, un seuil vers des labyrinthes infinis. Chaque visite tisse un nouveau piège piranésien : murs de livres qui s'élèvent comme des cachots d'illusions, dos alignés en sentinelles muettes. Ô ivresse des mille sentiers inexplorés, extasie-toi, Balthazar  ! Qu'importe si tu n'en foules aucun. Dans leur possible, dans leur menace suspendue, gît le mystère qui te consume – et que, peut-être, un jour, tu nous révéleras... ou pas.

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BONUS
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22 oct. 2025

1126. La Masquophobe

 


LA MASQUOPHOBE

Lorsqu'enfin Robin s'envola dans son aéropode, ce vieux tic de fureur dans sa joue se mit à gigoter tel un farfadet enfiévré par un café trop corsé. Toute la matinée avait été un carnaval galactique de désastres : la navette avait atterri au mauvais héliport, sa place dans la file d'attente pour son taxi volant autonome avait été éjectée de « priorité royale » à « queue de rats galeux » par un algorithme qui avait dû renifler du code rance, et juste avant son tour, la nacelle voisine – louée par un barista barbu – avait décollé en effectuant un looping malencontreux, arrosant tout le monde de mousse de lait en mode tornade.
Sur la porte du pod de ce barista, un aimant clignotant collé à la hâte proclamait : « Cofflic-Shop : On sert du breuvage ET on guette les vilains en mode joyeux, sans gluten ni remords ! » Cofflic-Shop ! Un nom qui empestait le remue-méninges foireux entre des farfelus qui confondaient « policier » avec « ficelle à saucisse ». Sans doute inventé pour séduire les bobos et les bobettes en mode insécure, ceux qui dégustent leur thé vert en méditant sur l'injustice des tarifs du lait d'avoine.

À son tour d'embarquer, Robin lança sa mallette dans le coffre comme si que c'était un sac de coups de poing récalcitrant. Les aéropodes étaient taillés pour des courses en solitaire : un siège moelleux, un tableau de bord qui murmurait des plaisanteries plates, et zéro place pour un copilote spectral ou une petite copine. Il agita son bracelet d'identification devant l'écran, qui ronronna de la voix mielleuse qu'il avait sélectionnée pour ses voyages – une imitation bancale de Depardieu sous hallucinogènes. " Bonjour, inspecteur ! Prêt pour un vol paisible ? " Robin grommela : " Salut, connard ! J'espère que t'as pas trop picolé ce matin. " Mieux valait évacuer son fiel maintenant que de l'asperger sur le personnel au sol plus tard, n'est-ce pas ?

Le parcours ? Trente-sept minutes à vol d'oiseau, reliant l'hyper-centre (où les tours s'embrassaient en tango avec les hologrammes publicitaires) à la prison-banlieusarde, un bunker reconverti en asile pour âmes égarées. « À vol d'oiseau » ? Une expression plus rouillée qu'un dinosaure en habit de soirée. Adieu les corbeaux voleurs, les pigeons suicidaires ou les mouettes gloutonnes de frites ! Les volatiles survivants, généralement moins conventionnels et plus colorés,  végétaient dans des zoos sous dôme, avec spa et buffet bio, laissant le firmament aux bolides volants et aux drones de livraisons qui balançaient des pizzas brûlantes - ou des factures froides comme des icebergs.

Au-delà de la grande ceinture anti-brume (un rempart invisible qui tamisait les nuages d'insectes), le trafic aérien se fit aussi rare qu'un homme politique sincère. Les collines, envahies par une végétation mutante aux feuilles phosphorescentes, gobaient les maisons comme des friandises acidulées. Robin jeta un œil à l'écran : trois minutes d'avance ! Hourra, du rab de solitude. 

Habituellement, il observait le sol – un spectacle éternel : routes antiques craquelées, squattées par des humains hardis en patinettes solaires et une faune en pleine fête foraine post-cataclysmique. Les oiseaux avaient morflé avec tous ces trucs volants, encore plus pire qu'avec les éoliennes.

Né entre le Premier Schisme (quand les machines avaient pété les plombs sur les émoticônes) et le Deuxième (la guerre des portraits figés éternels), Robin se rappelait vaguement les automobiles – ces tanks rouillés qui pétaradaient comme des rots de reptiles géants. Son grand-père en avait possédé une, qu'il astiquait le dimanche en entonnant du Johnny Hallyday sous amphétamines. Ma cliente a dû zigzaguer sur ce macadam-là, songea Robin. Pour foncer en ville ce jour maudit. Pour perpétrer son ACTE odieux.

Mais rembobinons un peu pour que vous vous perdiez pas dans les nuages : années 2010, ère où les gens n'avaient pas à justifier leurs déplacement, où les voyageurs pouvaient rouler en solo comme des cow-boys du bitume, avec des garages remplis de bolides personnalisés (certains en avaient trois : un pour les ballades en famille, un pour les soupers en ville, et un pour les fugues avec la belle-sœur ou la voisine d'en face). Maryline Manson – oui, comme le chanteur, mais en version adolescente rebelle avec un rebondissement cauchemardesque – s'était levée ce matin-là, avait croqué un œuf à la coque saignant (avec des mouillettes beurrées), avait traîné le fusil d'assaut troqué contre ses économies jusqu'à la Merco coupé bleu « Édition Sport 2018 » de ses parents (qui klaxonnait des airs de guitare), et l'avait casé sur la banquette arrière comme un sac de provisions bon marché. 
Les projections de sang sur le capot ? Noires comme de l'encre de poulpe en deuil.

Tandis que l'aéropode effleurait les arbres en mode « survol de jardin hanté », Robin repéra les anciens panneaux publicitaires – ces reliques colossales, écorchées par le vent en rubans de papier qui dansaient la gigue. Et là, en photo géante : la jeune Maryline, figée dans son dernier jour de liberté, l'air d'une adolescente qu'a raté son carrosse pour l'apocalypse. Des pancartes décolorées hurlaient : « Libérez Maryline ! Les masques, c'est pour les poissons ! » Et une autre : « AUCUN ENFANT N'EST MAL NÉ – Sauf s'il s'agit d'un revenant en Pampers ! » 

Maryline avait été ordinaire comme un mardi pluvieux : taille moyenne (pour grimper des murs de regrets), poids moyen (pour porter le fardeau du monde sur ses épaules), beauté moyenne (mais avec un sourire qui murmurait « je vais te chiper tes bonbecs »). Le seul secret dans cette icône populaire ? Ses yeux. On aurait dit qu'ils scrutaient un miroir fracassé, se demandant : « C'est moi, ça ? Ou un effet de lumière raté ? »

Le Ministère de la Justice de la Cité – un bunker futuriste où les juges sirotaient des jus d'algues en dissertant sur la morale quantique – avait délégué Robin, du commissariat central. L'emprisonnement de masse ? Un vestige du vingtième siècle, aussi utile qu'un télégraphe en 2070. On était dans la seconde moitié du vingt-et-unième : temps des esprits illuminés, des thérapies holographiques et des prisons reconverties en fermes verticales pour légumes bienveillants. " Il est temps de faire le grand tri !" avait claironné le Juge d'Application des Peines à Robin, en agitant un hologramme de Maryline comme un pavillon de pirate. " Pupille de l'État depuis CINQUANTE ANS ! On ferme ce clapier. Maryline doit actualiser son esprit. Des malfaiteurs bien plus délirants ont été relâchés en grande pompe. Vous vous souvenez d'Hubert « Croque-Monsieur » Levi ? Ce forcené qui cuisinait ses employés avant de les intégrer dans ses sandwichs kashers – " des murmures dans sa poêle le lui commandaient ? On l'a recalibré avec des gélules anti-murmures et des étreintes virtuelles. Désormais, il est cerbère dans une église catholique, où il inspecte les âmes à l'entrée avec un détecteur de péchés. Maryline ? Pas folle à lier, juste... survoltée. Allez la chatouiller. Dites-lui : « Fausse humilité, c'est terminé. Sors de ton cocon ! »
- Et si elle ne peut pas ? " avait hasardé Robin, en calculant mentalement ses heures supplémentaires potentielles.
- Ne peut pas ou ne veut pas ?
- Les deux, mon général."

Le JAG tambourina sur son bureau de verre (qui vibra comme un gong serein) et plissa les yeux tel un hibou bigleux. " Elle PEUT. Et elle DOIT. On lui octroie une thérapie accélérée et des chirurgiens qui implantent des vannes anti-fureur. Mais la loi nous entrave les mains – plus de contrainte. Si elle se rebelle, si elle charge comme un taureau en jupons... défense légitime, mon ami ! C'est blindé, c'est carré, c'est légal et c'est moral. Vous êtes policier, que diable !, Équipez-vous pour l'occasion."

Les gardiens de la geôle – deux sosies en rayures zébrées, style bandits sous hormones (Daltons Lucky Lukiens en version futuriste) – paniquèrent ferme sur l'arme de Robin lors des vérifications au bracelet. Ils la scannèrent deux fois, comme si c'était un billet de loterie gagnant. " On n'est JAMAIS trop méfiant ! " lâcha le grand, avec un clin d'œil mi-excuse, mi-promesse d'étreinte forcée. Robin inclina la tête, ravalant des reparties absurdes genre : « La Vieille Maryline a soixante-dix balais ; elle va me lancer des savates empoisonnées ? » Mais il se tut. Il CONNAISSAIT les clichés : chairs lacérées, chaos en haute définition. Pas le moment de plaisanter.
" Et attention maximale !" ajouta le petit (d'un millimètre, mais jalousie oblige). Chevelures identiques, mines de pierre, uniformes qui scintillaient comme des phares de bal disco-prison.
" Clair comme de l'eau de roche", balbutia Robin. " Elle sera bientôt en semi-liberté surveillée.
- Bah, la plupart des détenus jouent les saints pour décrocher leur billet de sortie. Mais pas NOTRE Maryline. Mais détendez-vous, l'ami !" gloussa le grand en forçant la porte hydraulique (qui geignit comme un canard à l'opéra). " Elle s'est adoucie avec les ans. Au pire, elle pourra tenter de vous mordiller une oreille. Genre chiot zombie, sans plus."

Robin décela-t-il l'ironie, ou était-ce du granit brut ? Énigme. Le grand se figea en mode statue antique. Le petit escorta Robin dans le couloir aux échos maniaques, où leurs pas rebondissaient comme des balles de tennis enragées. La plupart des cellules ? Vides, leurs occupants réhabilités en pilotes de drones ou en livreurs de pizzas. Pourtant, Robin sentait des regards... DES REGARDS partout ! Un tireur embusqué invisible le visait, tapi dans l' ombre avec un bol de maïs fantôme. Les guerres ? Du passé récent, comme une gueule de bois planétaire. Un adversaire l'espionnait, camouflé sous cape, prêt à surgir avec un « Surprise, mon vieux... ! »
" La plupart des visiteurs sont en mode pacifique absolu, sans armes", murmura le garde, yeux rivés au sol comme s'il avouait un amour secret. " Mais on nous a briefés : vous pouvez garder la vôtre. Mais dissimulez-la comme un colis piégé. Il y a une chaise juste dehors. Je relève le paravent pour que vous observiez l'intérieur – vitre à sens unique, une pénétration seulement. Les petits objets peuvent traverser vers l'intérieur... mais pas en ressortir. Sauf si vous avez brisé le joint avant. Compris, saisi, capish ?
- Jawohl, mein herr !" ricana Robin en son for intérieur. Sa crainte enfla comme une montgolfière. Il se mit à compter : un éléphant, deux éléphants, trois éléphants... jusqu'à vingt troupeaux en chaleur. Ruse anti-panique, héritée des nuits agitées à dénombrer des moutons mécaniques afin de redémarrer le cerveau, anéantir les boucles infernales. Il calait sa respiration – inspirait comme un ballon gonflé, expirait comme un rot de licorne. Si les gratte-papiers de la Maison le voyaient... Il épongea son cou en sueur avec un mouchoir de papier (recyclé en fibres de remords) et le glissa dans sa poche de poitrine comme un porte-bonheur bancal.

BOUM ! Le choc : après les panneaux publicitaires extérieurs avec sa figure juvénile (genre adolescente en costume de furie), croiser la VRAIE Maryline, version grand-mère punk en mode « après la bourrasque ». La mèche blanche post-mitraillade (souvenir d'un éclair céleste ?) s'était fondue en gris uniforme, comme un camouflage de nuages endeuillés. Les fous ne ridulent pas, Robin le savait – zéro regrets, zéro sillons de « hélas ». Mais elle ? Des rides en cascade, des pattes d'oie embrumées qui plongeaient vers une mâchoire butée comme un rocher en maillot de bain. Son visage ? Lacéré, comme une marionnette qui a dévoré un cactus.
" Salut les mortels !" gazouilla-t-elle, timide comme un chaton automatique. " Tu es  nouveau, jeune Padawan ? 
-  Bonjour, madame. Robin Laforêt, du quartier général de la Capitale. Inspecteur adjoint de la Commision des Libertés.
- Parbleu, cela sonne comme un titre de héros déchu !" gloussa-t-elle, solennelle comme un corbeau sous calmants. " Qu'est-ce que j'ai encore bien pu tramer pour mériter un invité de marque comme toi ? J'ai piraté le réseau des gardiens ?
- Puis-je m'asseoir, ou est-ce réservé aux spectres ?
- Vas-y, installe-toi ! Oh attends... moi, je suis coincée. Cette ferraille fera l'affaire." Elle traîna une chaise de métal pur – soudée en un bloc, sans vis perfides, sans cordons suicidaires. Zéro outils pour un « suicide » artisanal. Sécurité suprême, style cage pour rongeur ninja. La cellule ? Un nid douillet post-fin-du-monde : courtepointe rapiécée de vieux uniformes de détenus, murs couverts de croquis au crayon – TOUS du même homme, en série obsessionnelle. Nez courbé mais absent (brisé par un destin taquin ?), yeux grands comme des soucoupes mélancoliques, blancs et inexpressifs comme ceux d'un merlan frit... Et ABSENCE de bouche aussi. Juste un vide immense, style mime immortel.
" Oups !" fit Maryline, suivant son regard comme un radar à remords. " C'est une de mes « vedettes invitées ». Celle qui hante mes songes les plus croustillants – même si cela s'estompe, genre annonce télévisée zappée. J'espérais l'exorciser en la croquant... juste avant le staccato final de ma Kalash. Pouf, plus de bouche, plus de cauchemars !
- Pourquoi pas de bouche ?" interrogea Robin, feignant l'ignorance comme un as du jeu de dupes. (Il connaissait la réponse à sa question, mais voulait l'entendre de sa bouche à elle.)
Elle releva la lèvre en un rictus odorant – mépris pur, comme si elle humait un rot de licorne fanée. " Tu es au courant, inspecteur. Tu connais le récit "
Robin opina, grave. " Thomas Fongier. Au salon du livre pour un cadeau d'anniversaire à sa petite-fille de cinq ans. Elle était là, en format réduit.
- Exact, retour en arrière activé.
- Vous vous êtes rendue là-bas parce que l'évènement avait été doxxé à mort – le terme d'époque, hein ? Totalement exposé sur la toile. - Tout bon jusque là ?"

L'affaire ? Un mélodrame d'État : « La Force Irrésistible du Masque », édition spéciale folie virale. 2020, les cités européennes (premières à « succomber » au piège microbien, prétendument) avaient viré masquées comme des ninjas enrhumés. L'Union Européenne mondialiste – surnommée « les États-Unis d'Europe en pyjama » – avait attrapé la toux peu de temps après la Chine, mais en mode fin du monde zombifique. Des centaines de milliers d'Européens « décédés » (suivant des chiffres gonflés comme des outres), des millions ailleurs. Médecins complices (en blouse blanche, cape sombre) prescrivaient : distance sociale (tranchez-moi cet embrassement !), masques anti-gouttelettes (filtre à café pour microbe ?), et vaccins en file d'attente. Au salon du livre ? Tous masqués : auteurs en incognito, lecteurs en mode « énigme à la Christie ». Le bas du visage de M. Fongier ? Invisible, comme un secret officiel. 

Maryline se balançait sur sa chaise comme un fauteuil à bascule ensorcelé. " Tu as traversé les cieux pour me ressasser mes bêtises de jeunesse ?
- Non. Pour sonder votre humeur actuelle sur vos... euh, exploits passés. 
- Par tous les saints ! " Elle observa son manteau, son ceinturon – et Robin jura qu'elle flairait son arme comme un cochon corse flaire les truffes. " Comment je savoure cela aujourd'hui ? Hmm. Combien de cadavres sur mon décompte ce jour-là ?
- Cinquante-six. Un record de quilles humaines.
- Et ensuite ? 
- Zéro. Mais quelques mutilations en prime, d'où ma place privilégiée de ce côté de la vitre anti-câlins.
- Hmm, marché conclu. Je joue le jeu – j'ai plus d'admirateurs que de lettres ici. Une reporter est venue me voir pour écrire un truc sur les enfants assassins. Elle me voyait encore en gamine – les tribunaux m'avaient promue adulte express." 
Maryline tripota sa manche, chassant un fil fantôme. Elle surprit mon regard scrutateur. " Calmos, pas de quoi te pendre pour un départ express. Mais si c'était le cas ? 
Ça épargnerait du carburant pour ton retour ! "
Robin haussa les épaules, maître zen contraint. " Vous étiez mineure, pas vrai ? Procès impartial ? 
- Impartial ? Oh, parfaitement équilibré ! " ricana-t-elle, voix énigmatique, avant un éclat de rire qui ébranla les murs. " Équilibré comme un pachyderme sur un câble ! Éduquée à domicile total, moi. Ou « non-éduquée », comme il te plaira. J'étais ma propre reine : instruction à domicile, questions en rafale, tablette piratée en guise d'ardoise, sciences humaines via les matinales de CNews ou d'Europe 1. Cocoon personnel, étanche aux vérités contraires."
Robin nota en tête : Chaînes d'info disparues ? À fouiller plus tard.
" As-tu des petits à toi, Monsieur Laforêt ? 
- J'en ai eu. Oui. 
- Eu ? 
- Avec mon ex-épouse, partie pour une métropole plus méridionale. Partie après la tache solaire qui a gélifié le septentrion en igloo géant."
Trop verbeux, incomplet, mensonge doux. Rien à voir avec la tache solaire : sa dernière crise de rage, un volcan intime. À présent ? Gélules sereines et formules magiques recyclées. Nécessaire ce matin, quand l'incompétence environnante (ou la sienne ?) avait failli le faire exploser. Impatience ou boulets extérieurs ? Les deux.
" Ah vraiment ? " Maryline se cala, l'air d'un félin qui sait où est la crème.
" Vous saisissez le monde d'aujourd'hui ?
- Journaux hebdomadaires, oui. Lecture pour mon spectacle personnel."

Robin rit malgré lui. Elle était une capsule temporelle vivante : vintage revigorant, comme un disque rayé qui gratte du Bowie. " Bon, vous avez saisi le Projet de Réforme ? Gens, habitats, non-humains en mode partage intégral. 
- Clair comme de l'eau de rose! Post-capitalisme post-schisme, adieu Quatrième Reich et frénésie acheteuse. Tout en commun : on demande, on reçoit selon les besoins. Et toi, comment le savoures-tu ? " taquina-t-elle, malicieuse comme une renard en tutu.
Robin repensa à sa matinée furieuse, aéropode en retard. " C'est... équitable. Absolument.
- Ton air crie « fariboles » ! Fureur en sourdine, hein ? Le monde dehors sent le bonbon rose ? Tu me donnes presque envie de manquer la suite – ce paradis renouvelé ! "
Robin se pencha, cachant son arme comme un trésor corsaire. " Vous n'êtes pas forcée de végéter. C'est POUR CELA que je suis là. Libération surveillée remise au goût du jour : réclamez-la, vivez-la ! 
- Tu sais ce qui coince aux commissions de remise en liberté ? Plus de rencontres en chair et en os. Crainte de l'étreinte surprise ?"
Il le savait. " On contraint pas les âmes à demeurer en enclos si l'enclos s'effrite. Cette geôle ? En phase de démontage pour volatiles de prestige. "
Elle scruta sa couette rapiécée, le mur couvert des têtes à Fongier. Mains fripées, ongles rongés comme des crayons stressés, tremblotante. Robin comprit : deuxième « foyer » de sa vie, et l'unique depuis des décennies. Nostalgie du béton.
" Pourquoi ? Pour quel caprice ? " Pluis, plus doucement: " Démolie pour héberger des faucons fauves. Les drones et aéropodes les angoissent ferme – besoin d'un refuge sauvage pour nicher et dévorer des poissons planants.
- Échange de chasseurs sanguinaires contre chasseurs doux ! Les faucons fauves picorent les charognes, pas de coups de feu." Il l'avait appris via une émission éducative – la seule autorisée chez ses parents. Instructif, avec fauves au ralenti. 
Maryline se recala au fond de sa chaise. Vaincue, mais double tempo : gamine perdue ET sorcière millénaire.
" Mes parents ? Catholiques purs et durs, conservateurs en bunker anti-nouveauté, terrifiés par toute info qui égratignait l'ego. Bases fissurées : père en tornade pastaga, mère à la messe quotidienne, confession hebdomadaire pour « le péché qui rendait fou son mari » – et qui la frappait, et qui nous battait aussi. J'étais l'aînée, rempart humain. Papa, c'était le pape infaillible, le mode de vie occidental était le seul authentique. Aux informations, monde au bord de l'abîme ? J'étais adolescente fracassée, remplie de... choses. 
- Remplie de quoi ?" 
Tête basse, comme un automate en panne. " De fureur brute. Chaque jeune a son fauve intérieur, prêt à lacérer. Chaque humain, s'il est franc. Toi aussi – je vois la bête dans tes yeux, qui grogne « grrr » 
Robin, mode policier activé : " Fureur ? Pas mon genre. Maîtrise absolue. 
- Ha ! Raconte ça à ta famille. Tu n'es pas un livre scellé, Laforêt. Fauve en fourrure, comme nous tous. 
- Vous dites ça car vous êtes recluse depuis l'An Obscur de 2020. Ces années ? Féroces. Pics de violence, purges de la fausse épidémie : médecins et politiciens coupables et complices exécutés en direct."
Elle bondit comme un ressort grippé. " Parmi les plus féroces, pas LA plus féroce. J'ai lu une hypothèse ancienne : tous les quatre-vingts ans, explosion de brutalité humaine. Vérifie l'histoire : vrai de vrai. Je n'étais pas l'étincelle – juste le résultat d'un tonneau déjà enflammé. Victime accessoire ! 2070 ? La pression monte pour le prochain virage. Tu n'es pas courroucé, Laforêt ? Monde trop lent, tout le monde trop sot sauf toi ? 
- Non ", mentit sèchement Robin 
- Faux-semblant ! Affronte ton fauve, mon chaton. Moi, je l'ai croisé ce jour-là : fusil d'assaut paternel en vedette au salon, bang-bang sur tout ce qui remuait. Ces gens ? Pas réels – symboles du désordre masqué, élite en bavoirs qui sabote l'économie par manigance. Moi ? Reine intrépide ! J'aurais dû craindre." 
Regards croisés : un éclair chancelant traversa Robin, genre court-circuit sentimental.
" Jamais dehors. Jamais." conclut-elle.
- Vous n'imaginez pas être dehors ? Soutiens complets : logement gardé, thérapie en illusion, chirurgies pour vanne anti-fauve. Hein ? Pourquoi ce grand signe de dénégation ? 
- Échec cuisant. Irréparable. Pas unique – juste humaine en excès. Dehors ? C'est pire qu'ici. Il n'y a que des masques. Cirque et enclos éternel."
Comment la retourner en mode « oui » ? Le JAG lui avait confié une patate chaude : solution rapide ou drame shakespearien.
" Pourquoi avoir croqué Thomas sur tous les murs ? Pourquoi pas sa fillette, Coline ? 
- Lui, je l'ai vu nettement. Sa petiote ? Masque géant sur petit minois, et après les tirs... plus de minois du tout." 
Mots traînants comme du miel épais. Robin se pencha ; ses cheveux effleurèrent la vitre perméable (sans la transpercer). Larmes ? Cataracte sur rides, trempant mains et genoux comme un orage intime. " S'il te plaît... Un mouchoir ? Je t'en supplie ?"

Réflexe policier-empathique : Robin tendit le sien, franchissant l'écran comme par enchantement. Pouf ! Vitre désactivée. Main de Maryline ? Pas pour le kleenex – pour son ARME ! Vive comme un ninja septuagénaire sous boisson énergisante. Son regard ? Reproche universel, genre « Tu ne m'as pas comprise, nigaud ! Regarde le gâchis que TU m' obliges à causer ! » 
Robin perçut une pointe d'absurde : il rit presque, en mode « karma en jupe bouffante ».
Et là, le ciel s'entrouvrit... ou non. Fin du voyage ? Ou simple prélude à un cirque plus vaste ?

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