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8 janv. 2026

1146. 2026 : Notre avenir maniaco-dépressif

 

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2026 : NOTRE AVENIR MANIACO-DÉPRESSIF
En quête de miel pour cette nouvelle année orageuse qui s'annonce pimentesque.

L'optimiste dit au pessimiste : "C'est quoi ton problème ?! On vit dans le meilleur des mondes possibles !"
Le pessimiste répond : "Ouais, je le sais que trop bien..."

Après tous les billets larmoyants et apocalyptiques que vous avez pu ingurgiter en traînant vos babouches usées dans ce blog, vous devez vous dire que le mec aux manettes de sa rédaction est un vieux ronchon aigri qui voit tout en noir. Eh ben non, mes agneaux : je suis un optimiste chevronné, un vrai de vrai. La preuve : je cohabite quotidiennement avec une pessimiste patentée qui se dit « réaliste ». Impossible de la contredire, bien sûr. On se comprend parfaitement, on échange des arguments brillants, mais ça change rien à la teneur de ces derniers qu'ont plus d'une corde à leur harpe. Nos convictions flottent quelque part entre la raison pure et les émotions capricieuses, un peu comme un cocktail mal secoué.

Alors nous y voilà, année de merde bouclée, tous tournés vers la suivante…
Ou plutôt, disons que « tournés vers » est déjà un euphémisme généreux. Mon optimisme, disons-le, est du genre frileux : il porte un gilet pare-balles en plus du cache-nez traditionnel. Nous vivons cette fameuse « époque intéressante » dont parle la (soi-disant) malédiction chinoise – vous savez, celle qui vous souhaite plein de surprises bien corsées. L’avenir est un paquet-cadeau rempli à la fois de bonbons et de clous rouillés.

Par nature, on flippe plus devant l’inconnu que devant les faits accomplis. Moi, je trouve notre présent bien plus croustillant que tous mes souvenirs réunis.

Je suis pessimiste à court terme et optimiste à long terme – le combo gagnant du masochiste éclairé. Le monde va d’abord bien se prendre un mur en pleine poire, puis, éventuellement, rebondir. Les promesses de l’avenir sont carrément mirifiques, mais avant, il va falloir passer à la casserole. Le Yi King et le taoïsme nous serinent que le déclin précède toujours la renaissance. Même Franco, le caudillo d'Espagne, dans un rare moment de poésie, balança : « No hay mal que por bien no venga ! » (Traduction : tout merdier finit par servir à quelque chose.)

Bref, je nous prédis une année pourrie, mais avec, au fond, une petite lumière au bout du tunnel. Et quand je dis « pourrie », c'est pas pour faire dans la dentelle : ruine, déclin, crises en pagaille, effondrements économiques et politiques à la chaîne. Tout ça pour nous rappeler que c’est juste une étape « nécessaire » vers le paradis. Vous avez dit catharsis ?

Le monde unipolaire rend l’âme avec un dernier râle théâtral. L’hypocrisie de l’« ordre international fondé sur des règles » (celles qu’on applique uniquement aux autres) est enfin démasquée. Le pillage en règle du « tiers-monde » prend fin. À terme, youpi, ça profitera à tout le monde ! Le nouvel ordre multipolaire made in BRICS va libérer le potentiel économique des pays qu’on traitait jusqu’ici comme des bouses de vache à lait. Champagne !

Le dollar, cette vieille diva surcotée, va perdre de sa superbe en même temps que son statut de monnaie de réserve.
Réveil brutal pour les États-Unis, et possible gueule de bois pour l’Europe et ses Euros. Effondrement économique XXL en vue.

Mais au final, youpi encore : ça forcera les Américains à redécouvrir leur Constitution, à faire le ménage dans la corruption socialiste-mondialiste-woke qui leur a pourri la vie pendant plus de deux décades. Un grand ménage de printemps, quoi.

Les social-démocraties libérales occidentales s’écroulent doucement mais sûrement. Toutes reposent sur la promesse magique de la gratuité éternelle – des pyramides de Ponzi géantes qui ont besoin d’un flux incessant de nouveaux gogos pour payer les retraites des anciens. Margaret Thatcher l’avait résumé avec son élégance habituelle : « Le problème du socialisme, c’est qu’à un moment, l’argent des autres finit par s’épuiser. » La plupart des démocraties libérales approchent du mur à pleine vitesse et tentent de pitoyables contorsions pour faire semblant que tout va bien. Certaines vont exploser, d’autres feront demi-tour en couinant, mais aucune ne survivra sans une lobotomie collective de son électorat. À la fin, ça sera super, parce qu’on apprendra enfin à vivre selon nos moyens. Promis juré.

L’Union Européenne est condamnée – et franchement, elle l'a bien cherché.
La moitié des états membres ne respectent plus les critères de Maastricht qu’ils ont eux-mêmes inventés (déficit < 3 %, dette < 60 % du PIB). L’UE agonise parce qu’elle a triché à ses propres examens. Tout n’est plus qu’une vaste opération de com’ pour faire croire qu’elle tient encore debout. Une bureaucratie monstrueuse, un océan de règlements qui noie l’économie, productivité en berne, désindustrialisation galopante. Les électeurs soutiennent encore majoritairement les belles promesses bruxelloises, mais une opposition conservatrice gonfle dangereusement. 

En tout début de ce mois de Janvier 2026, les tout-derniers sondages indiquent que l’AfD raflera la mise en Allemagne et portera Alice Weidel – anti-mondialiste, anti-Otanienne, pas russophobe du tout, anti-UE, climato-vaccino-sceptique – au poste de chancelière en remplacement de cette pourriture de Friedrich Merz. Et je crois savoir qu'il en est de même au Royaume Uni avec le parti UKIP de Nick Farage face à l'enculé mondialo-communiste du nom de Keir Starmer.

À terme, ce sera génial : les États-nations retrouveront leur liberté de mouvement et s’adapteront bien mieux que dans ce 4ème Reich, ce vieux machin central, autoritaire et obtus qu'est devenue l'UE.

La guerre en Ukraine va se terminer…
…probablement par une capitulation sans condition des Ukronazis.
Un magnifique camouflet pour l’Occident collectif qui les soutenait et s'en servait de proxy contre la Sainte Russie. Trump essaiera de vendre ça comme une « victoire pour la paix » et peut-être même de racketter le comité Nobel, mais personne n’y croira. Les contribuables européens et américains paieront l’addition – comme d’habitude.

Mais au fond, c’est une bonne nouvelle ! La paix, c’est bien. Un nouvel accord de sécurité mondiale, c’est bien. Forcer des réformes chez nous, c’est bien. Ça va faire mal, mais ça vaut le coup. Bonus : ce sera probablement le coup de grâce pour l’UE. Double jackpot pour les anti-mondialistes.

Tout ça peut arriver – du moins en partie – dès l’année prochaine. Je vous l’ai servi avec la sauce optimiste/pessimiste : douleur immédiate, bonheur différé.

Il y a bien sûr d’autres joyeusetés en cours, moins prévisibles.

La bulle IA va exploser… ou du moins, on prie pour qu’elle se dégonfle gentiment.
Il faut que l’hystérie autour de l’IA « générale » se calme pour que l’IA utile (robotique, voitures autonomes, diagnostics médicaux, recherche) puisse enfin respirer. (Là, je suis plutôt confiant.)

Le risque que l’IA serve à nous fliquer, manipuler, censurer, arnaquer et embobiner est quant à lui énorme. (Là, je suis franchement flippé.)

La politique va se radicaliser, et la gauche va pas se laisser botter le cul sans hurler.
(Je reste prudemment plutôt  optimiste, mais je cache pas que ça risque de sentir le roussi ici et là.)

La guerre culturelle va s’envenimer dans tout l’Occident et risque de tourner au bain de sang. On voit déjà renaître un « nouveau » mouvement républicain irlandais qui déclare la guerre aux migrants et aux wokes dans la dirty old town dublinoise et sa banlieue insulaire.
(Là, je suis carrément pessimiste et inquiet.)

Aucun véritable changement politique n’arrivera cette année ni même dans les cinq ans à travers des élections. Trop de cons chez les électeurs et trop de fraudes électorales.
Seul un effondrement total ou une révolution pourra débloquer les choses. Pour un effondrement économico-financier, je suis plutôt confiant à court ou moyen terme.

Tout ça n’a pas l’air follement joyeux, je vous l’accorde. Ce qui me fait tenir, c’est l’incroyable feu d’artifice scientifique et technologique en cours. Nous vivons une révolution qui fait passer la révolution industrielle pour un pétard mouillé. Les possibilités sont proprement hallucinantes.

Les Chinois construisent des TGV qui font passer les nôtres pour des tortues, poussent la Belt and Road, les Russes ouvrent la route maritime du Nord, l’Égypte crée une mer au milieu du désert, on modernise Suez et Panama, on va enfin aller sur la Lune et on finira sûrement par atteindre Mars. Révolution énergétique en marche : batteries, géothermie profonde, petits réacteurs nucléaires modulaires, éolien offshore géant, propulsion nucléaire pour avions et sous-marins, dessalement massif… Nos problèmes politiques font pâle figure face à tout ce potentiel. Si seulement on arrivait à ne pas tout foutre en l’air…

On a les moyens, les cerveaux, les idées. Il suffirait de pas tout saboter bêtement. Vous pensez qu’on en est capables ?

Pour notre avenir immédiat, une seule certitude : Donald Trump restera, comme prévu, totalement imprévisible.

Oh pardon, j’en ai une deuxième : L’électeur moyen sera toujours aussi bête et con l’an prochain qu’il l’a été dans le passé.
Pas besoin de malédiction chinoise. On vit déjà une époque passionnante – et franchement, on l’a bien cherché !

6 août 2024

929. La Vie es una Tombola

 

LA VIE ES UNA TOMBOLA

C'était le jour le plus heureux de la vie de Lucien Lapoisse. Alors qu'il était assis sur le bol de ses toilettes en pensant à ce qu'il était sur le point d'accomplir, il ne pouvait s'empêcher de siffler la joyeuse mélodie de Bamboleo Bambolea. Tandis qu'il tirait la chasse d'eau, il aurait juré avoir entendu du bruit dans la cuisine, mais il l'attribua rapidement au trac, pensant à ce qu'il s'apprêtait à accomplir. Sa vie était sur le point de changer.

Il ouvrit la porte de sa salle de bain et entra dans le couloir. Il ne se souvenait pas avoir laissé la porte de l'appartement ouverte, mais elle était légèrement entrebaillée, alors il la referma puis retourna dans sa cuisine. Il leva les yeux vers le mur à gauche de son placard à vaisselle, où étaient griffonnés de haut en bas des symboles, des lettres grecques et ce qui ressemblait à des équations. Il baissa les yeux sur le gadget attaché à son poignet, qui était connecté à son système nerveux. 

Il avait enfin perfectionné le bidule à remonter le temps. 

Ça lui avait pris 18 années de calculs einsteiniens sur ses 40 balais de mala vida sur cette planète. Il savait que cela fonctionnerait, mais il savait aussi qu'il ne pourrait pas remonter plus de 17 minutes-chrono en arrière. 

17 minutes. 

Mais c'était tout ce dont il avait besoin. Cent soixante-seize millions d'euros étaient à la clé comme à sa portée. 

Le tirage du loto passait en direct à la télé à 20 heures. Il lui suffisait de mémoriser les numéros gagnants qu'allaient sortir, d'appuyer sur l'interrupteur de son manipulateur temporel, et il se retrouverait 17 minutes plus tôt. Il avait son ordinateur portable allumé, le bon onglet ouvert et prêt à sélectionner les numéros gagnants sur le site du Groloto. 

Il était assis devant son ordinateur portable à la table de sa cuisine. Une grande télévision était fixée au mur et réglée sur la chaîne sur laquelle les boules numérotées étaient sur le point de tomber de leur panier tournant. Il regarda, retenant son souffle, l'animateur aux cheveux bleus du loto débiter un monologue empli d'éloges sur le président honni de son pays et ses olympiades. 
Il fut légèrement distrait par le son d'une sirène hurlante qui passait, alors il appuya sur le bouton de la télécommande pour augmenter le volume pendant que les boules commençaient à passer les unes après les autres dans la trappe. 

" 9 16 18 23 34 et le numéro supplémentaire est le 17 !" annonça le présentateur en se tournicotant une mêche de cheveux entre les doigts. 

Lucien ferma les yeux et répéta les chiffres encore et encore à haute voix. 

" 9 16 18 23 34, numéro supplémentaire le 17."

Il leva son bras là où que du sang commençait à couler du côté du manipulateur temporel. Il appuya sur l'interrupteur. Un souffle d’air et des étincelles bleues et violettes remplirent la pièce. La chaise sur laquelle Lucien était assis tomba en arrière et l'ordinateur portable tourna sur lui-même sur la table sous la force de l'explosion. 

Lucien n'était plus là. 

---o---

Au début, il pensa que rien ne s'était passé. Il était toujours assis à la table de sa cuisine, devant son ordinateur portable. Puis il remarqua le sifflement du remplissage de la chasse d'eau provenant de la salle de bain et se souvint qu'il était allé aux toilettes un peu avant huit heures moins le quart. Il regarda l’heure dans le coin de l’écran de son laptop. Il était 19h43 et quelques secondes. Il se pencha immédiatement sur le clavier du portable préréglé sur la page du Groloto afin d'entrer les numéros gagnants.

Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur au vu de ce que l'écran affichait :
< Erreur - pas de connexion Internet >

Il hurla un tonitruant " Putain de bordel de merde ! " puis se leva illico pour aller vérifier sa box Internet. 

Il n'avait pas prévu que se lever serait si horrible. C'était comme si ses entrailles avaient été réorganisées et il se sentit immédiatement malade. Ses jambes donnaient l'impression d'être en feu et sa tête et le poignet sur lequel se trouvait le manipulateur temporel celui d'avoir été écrasé sous un marteau-pilon. 

Il chancela vers le routeur mais toutes les diodes semblaient fonctionner. 

Il jeta un œil à sa montre.

19h46

Il devait acheter le billet avant huit heures. 

Il y avait un bar-tabac-PMU à deux pâtés de maisons. Il courut vers la porte et l'ouvrit brusquement, sans prendre la peine de la refermer derrière lui et descendit la rue en courant. 

Il sentit un afflux de sang lui monter à la tête tandis qu'il parcourait péniblement les trois cents mètres jusqu'au PMU, le dépassant presque alors qu'il se précipitait vers l'entrée du bar-tabac. 

Pas de bol, il y avait une file d'attente. 

Il passa devant une grande dame aux cheveux blonds coupés courts, à la poitrine monstrueuse et à la mâchoire carrée, vêtue d'un uniforme d'ambulancière, jupe culotte et chemisette beige aux couleurs de l'Ordre de Malte. Elle avait un tatouage représentant une pyramide avec un œil dedans et des serpents entrelacés courant sur un de ses bras musclés. Elle lança à Lucien un regard haineux. 

" Je suis désolé, c'est une urgence. Je dois acheter un billet de loterie." s'excusa-t-il. 
Elle grogna de colère contre lui. " C'est ce que nous faisons tous, connard. Reprends ta place au bout de la queue avant que je te pète les dents." 

Il se dirigea tout penaud vers le fond de la file d'attente, derrière un vieillard maigrelet portant une chemise hawaïenne et un bermuda, qui se retourna et le toisa de haut en bas. 
Il jeta un nouveau coup d'œil à sa montre tandis qu'une goutte de sueur coulait de son front. 

19h52
Il tenait sa montre dans son champ de vision et comptait les minutes au fur et à mesure qu'elles défilaient. 

19h53
L'ambulancière s'éloigna du comptoir avec son billet de Loto en main et le vieux maigrichon avança d'un pas traînant. 

19h54
Le temps que son tour arrive lui parut une éternité. Un jeune homme au visage grêlé et aux longs cheveux gras, mâchant du chewing-gum se tenait de l'autre côté du comptoir.
" Un billet de loto s'il vous plaît. Numéros 9 16 18 23 34, numéro supplémentaire le 17". Lucien cercla ses chiffres à la hâte. 

Le caissier le regarda puis tapa lentement les chiffres dans son terminal de la FDJ. 

"Allez, allez" murmura Lucien dans sa barbe. 

Le chevelu lui tendit finalement son billet et lui demanda deux euros vingt. Lucien sortit sa carte bancaire et la tendit au garçon. Cheveux gras secoua la tête. " Désolé mec, en espèces uniquement. La machine à cartes est en panne."
- Quoi?" s'écria Lucien en tendant la main vers le billet, mais ses doigts ne firent qu'effleurer ce dernier tandis que le caissier le retirait en arrière. 
" Il y a un guichet automatique de l'autre côté de la rue." 

Lucien jeta un œil à travers la vitrine donnant sur la rue animée, troublé et incrédule. 

La personne suivante dans la file d'attente était une jeune femme brune avec un bébé souriant saucissonné sur la poitrine. Elle s'avança alors que Lucien se tenait encore là, essayant de comprendre la situation. " Juste un ticket au hasard pour le loto de ce soir s'il vous plaît." demanda-t-elle joyeusement. 
Le garçon tapota sur son terminal "  Désolé, madame, les billets pour le Loto de ce soir ne sont plus en vente. Le tirage va avoir lieu dans deux-trois minutes." Il lui indiqua l'écran de télévision accroché au mur derrière lui. Le même animateur aux cheveux bleus débitait le même monologue entendu par Lucien dans sa cuisine. 

" Eh bien, ne pourriez-vous pas me vendre celui-là que ce monsieur ne peut pas payer ?" proposa la jeune femme en désignant le billet qu'il venait d'imprimer pour Lucien. 
" Non, c'est le mien !" faillit s'étouffer ce dernier. 
- Pas d'argent, pas de jeu, mec !" lui fit le caissier. " Si vous pouvez pas le payer dans la minute, je le refile à cette dame."

Lucien regarda sa montre qui marquait précisément 19h59. 

Il renversa un présentoir de cartes postales alors qu'il sprintait vers la porte et trébuchait sur le trottoir. Son esprit était concentré sur le guichet automatique de l’autre côté de la rue. Il n'y avait pas de file d'attente. 

Telle une gazelle, il bondit pour traverser la rue et fut immédiatement heurté de plein fouet par une ambulance hurlante, gyrophare tournant et roulant à toute vitesse. Alors que sa tête heurtait le pare-brise, tout sembla se dérouler comme au ralenti. Il remarqua que la conductrice était la femme avec le tatouage sur le bras qu'il avait rencontrée dans le bar-tabac tandis qu'elle regardait son visage s'écraser contre son pare-brise tel celui d'un gosse sur la vitrine de Noël d'un magasin de jouets. 
Son corps s'envola lentement telle une gracieuse ballerine brisée alors que du sang jaillissait de son front. Tandis que son corps tournoyait dans les airs comme un boomerang, le temps sembla presque s'arrêter lorsqu'il vit le caissier à travers la vitrine du magasin remettre son billet de loto à la jeune maman. 
Ses jambes heurtèrent le trottoir en premier, s'effondrant sous lui dans une douleur atroce, puis son poignet avec le manipulateur temporel dessus se plia en arrière et s'écrasa violemment contre le béton en émettant des étincelles violettes et bleues.
Finalement, sa tête heurta le sol dans un énorme craquement. Depuis l'étrange angle tordu dans lequel il atterrit sur le trottoir, il eut juste le temps de voir les numéros du loto apparaître sur l'écran de télévision du bar-tabac et put entendre un mélange de sons de bébé qui braille et de la voix d'une jeune femme criant : " J'ai gagné ! J'ai GAGNÉ ! " avant que tout ne devienne tout noir. 

Ninon, c'était le nom de l'ambulancière, pila sur la pédale de frein de son ambulance jusqu'à ce qu'elle s'arrête. Elle sauta du siège du conducteur et courut là où que le fou aurait dû atterrir. Elle regarda autour d'elle, perplexe. Il n'y avait personne là où qu'il aurait dû se trouver. Tout ce qui était visible était une faible lueur bleue et violette scintillant dans l’air. 

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Au début, il pensa que rien ne s'était passé. Il était toujours assis à la table de sa cuisine, devant son ordinateur portable. Puis il remarqua le sifflement du remplissage de la chasse d'eau provenant de la salle de bain et se souvint qu'il était allé aux toilettes un peu avant huit heures moins le quart. Il regarda l’heure dans le coin de l’écran de son laptop. Il était 19h43 et quelques secondes. Il se pencha immédiatement sur le clavier du portable préréglé sur la page du Groloto afin d'entrer les numéros gagnants.

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et à très bientôt !

11 mai 2023

763. Le passé, c'est le passé


LE PASSÉ, C'EST LE PASSÉ

1929. C'était l'année du premier symposium.

Les montres-bracelets avaient déjà inondé le marché, mais les vrais mecs qui se respectent savaient encore que l'élégance et la sophistication ne pouvaient être atteintes que par la possession d'une montre de poche. Elles se présentaient sous de nombreuses tailles et de nombreuses formes, certaines en or et d'autres en argent, mais toutes avaient une chose en commun : elles conféraient à leurs propriétaires un charme de raffinement, un enchantement enraciné dans les qualités mystiques des jours plus à la mode. Les gentilshommes équipés de montres de poche étaient des guerriers, des conservateurs qui gardaient les reliques d'un passé romantique.

Comme ces messieurs étaient devenus une espèce rare et que les fabricants de montres de poche étaient confrontés à une concurrence féroce sur le marché, le grand-père de Frédéric avait pris l'initiative d'organiser le premier symposium national sur les montres de poche. Embauchant une femme de chambre avisée en affaires comme présentatrice, il avait présenté les plus beaux objets de sa collection, et le congrès avait attiré l'attention de toute la presse parisienne. À partir de ce jour et chaque année, des artisans et des collectionneurs de tout le pays se rassemblaient dans une salle de bal adjacente au Georges V pour un week-end de culte horloger. 

Après le décès du vieil homme, le père de Frédéric était devenu le héraut de l'événement, et on s'attendait bien sûr à ce que Frédéric porte également le flambeau le moment venu.
Au début, le jeune homme se sentit peu lié à l'entreprise familiale. Tous les enfants branchés de  son école portaient des montres-bracelets, et une partie de lui voulait faire la même chose pour s'intégrer. À vrai dire, il était trop jeune pour être nostalgique des montres démodées. À son seizième anniversaire, cependant, les choses changèrent.

" Tiens !", lui déclara son père, plaçant un petit paquet cadeau dans sa paume après l'avoir éloigné de la table du dîner. La moustache large et dense du patriarche était un autre trait résiduel de l'ancien temps apprécié par les hommes de sa famille, quelque chose qu'il avait toujours trouvé amusant. "Il est temps que je t'en donne une."

Frédéric détacha le ruban qui liait le cadeau. À l'intérieur de la boîte se trouvait une montre de poche bien sûr, mais pas n'importe laquelle. C'était l'objet le plus attrayant que le garçon ait jamais vu, en or forgé, avec ses initiales gravées au centre. La lumière chaude des lampes du salon se reflétait sur la surface brillante de l'objet et projetait une étrange lueur ambrée dans ses yeux.

" Papa, ça a l'air-
- Cher ?" anticipa le paternel. " Une montre ne peut jamais être trop chère, Frédéric. Rien n'est plus précieux que le suivi du temps. Compte donc combien de battements ébranlent ton cœur à la vue d'une montre de poche, pas combien de billets il t'en coûtera pour te l'acheter."

La montre de poche exerçait un magnétisme hypnotique sur le jeune Frédéric à chaque tic produit par ses mécanismes complexes. Il inséra prudemment l'objet dans sa poche et attacha la chaîne à son pantalon. Son père se pencha pour murmurer à son oreille.

" Les hommes de notre famille sont les gardiens d'une époque révolue, mon garçon. Il est temps que tu prennes ton tour. La responsabilité est sur toi, maintenant."

1982. Année du dix-huitième anniversaire de Frédéric et de son premier symposium.

L'aube de la montre à quartz avait relégué l'entreprise au royaume des antiquités. Pourtant, de nombreux horlogers passionnés convergeaient encore vers la somptueuse salle de bal, dans laquelle d'innombrables tables regorgeaient de mécanismes d'horlogerie de toutes sortes. Tous couraient après une chose, petits et grands : le passé, qu'ils l'aient vécu ou non.

" Sont-elles faites à la main ? demanda une jeune femme dont les cheveux rebelles étaient maintenus en place par un bandeau violet.
- Bien sûr," répondit Frédéric en bombant le torse. Son cœur avait sauté comme sur un trempoline à sa vue, plus haut encore qu'il ne l'avait fait lorsqu'il avait vu pour la première fois la montre de poche que lui avait donnée son père. " tout dans notre collection familiale est fait à la main. En fait, j'ai fabriqué celle-ci moi-même.
- Impossible", railla la jeune femme. " Vos mains ont l'air si grossières. J'ai du mal à croire que vous ayez pu produire quelque chose d'aussi délicat.
- Peut-être que je peux vous la montrer?"

Non sans trembler légèrement et sans attendre la réponse de la soucieuse demoiselle sceptique, Frédéric dévissa le culot de la montre avec précision et retira des éléments du mécanisme, avant de les remettre en place d'une main de maître.

" Vous m'avez convaincue", concéda la jeune femme. " Je m'appelle Marie-Laure, au fait. C'est la première fois que je viens ici, je commence à peine à suivre les traces de ma mère dans l'horlogerie.
- Moi, c'est Frédéric. Alors nous sommes dans le même bateau. C'est mon père en fait qui organise ce symposium chaque année.
- Merveilleux. Je suppose que je peux me réjouir de vous revoir l'année prochaine, dans ce cas !"

Il fallut trois autres symposiums avant que Frédéric et Marie-Laure tombent amoureux. Ils se marièrent à l'été 1986 et le père de Frédéric cassa sa pipe l'hiver suivant. Il lui fut difficile au début de rester optimiste alors que les affaires diminuaient. Année après année, les aficionados assistaient de moins en moins nombreux à la conférence et, au début des années 2000, avec l'avènement du numérique, il savait que ce n'était plus qu'une question de temps avant d'exposer sa collection dans une salle vide.

" Il serait peut-être temps de lâcher prise", lui dit un jour Marie-Laure, des mèches de cheveux gris tombant sur ses yeux attristés. Elle se tenait près de son poste de travail au sous-sol de l'appartement de son mari, essayant désespérément de capter son attention au milieu des toiles d'araignées qui les entouraient. " Tu as donné assez de ton temps, Frédéric. Plus personne ne les achète, tu ne peux pas te battre contre l'air du temps."

Le commentaire provoqua la colère de l'horloger qui mit de côté le mécanisme complexe qu'il fabriquait pour faire face à sa femme avec de la fureur dans les yeux.

" Comment peux-tu dire ça? Je suis le gardien-
- D'une époque révolue, je sais. Il y a une raison pour laquelle c'est révolu. Les gens ont évolué.
- Toute notre vie a été concentrée sur-
- Toute TA vie, Frédéric !" cria-t-elle, élevant la voix pour la première fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés. L'explosion était si inattendue qu'ils reculèrent tous les deux sous le choc. " Fais comme tu voudras, mais je dois trouver quelque chose qui vaille la peine d'être vécu dans le présent."

Elle monta les escaliers à toute allure, espérant de toutes ses forces qu'il la suivrait. Il ne le fit pas. Ses mains retournèrent à la seule chose qu'il connaissait : l'artisanat.

Marie-Laure décéda de sa troisième injection de vax Covid à la fin de l'hiver 2022, un coup dont l'horloger vieillissant ne se remit jamais complètement. Chaque photo d'elle le ramenait à ce tout premier symposium, celui de 1980, alors qu'il était jeune et plein de passion. Son cœur ne battait plus tout à fait correctement et ses montres ne faisaient plus le même tic-tac .

En 2025, il n'y eut que dix participants. En 2029, trois. En 2030, aucun.

" Impossible", dit-il, s'adressant à la femme de chambre orientale alors qu'elle s'approchait pour dépoussiérer sa collection, exposée sur une seule table dans une salle de bal étrange et vide. " Ça ne peut pas finir comme ça. Pas après cent ans.
- Le temps passe vite, n'est-ce pas ? répondit l'employée aux cheveux teints au henné, un sourire sombre sur le visage.
- Mon dix-huitième anniversaire  me semble dater d'hier. J'ai rencontré ma femme dans cette même pièce, vous savez. Il y a cinquante ans. Je donnerais n'importe quoi pour remonter le temps.
- Ne le ferions-nous pas tous ?
- Vous ne comprenez pas. J'ai été dans le domaine du suivi du temps toute ma vie, et il est toujours passé à côté de moi. Il a essayé de garder vivant le souvenir d'une époque que je n'ai même jamais vécue, mais le souvenir s'est quand même évanoui. Tout comme mon souvenir de Marie-Laure.
- Si vous vous en souvenez encore, ça signifie qu'il n'a pas complètement disparu. Pour ma part, je me souviens encore très bien du premier symposium. La presse était partout autour de votre grand-père.

Frédéric ricana et observa attentivement la jeune fille. Elle devait avoir une vingtaine d'années. Il était impossible qu'elle ait assisté à plus d'une poignée de symposiums.

"Avec tout le respect que je vous dois, mademoiselle, je ne pense pas que ce soit le cas. Le premier symposium a eu lieu en...

Friedrich se tourna vers une photographie de son grand-père le soir du premier symposium, encadrée sur le mur. Son cœur rata de très nombreux battements. Sur la photo, elle était là. La femme de chambre. Aux côtés de son grand-père. Il se tourna à nouveau vers elle, consterné, alors qu'un sourire énigmatique se formait sur les lèvres de cette dernière.

" 1929", dit-elle. " C'est exact. Je m'en souviens aussi comme si c'était hier.
- Je compr-comment-comment est-ce possible ?
Friedrich ne pouvait pas former une phrase complète. Il resta les yeux écarquillés tandis que la bonne sortait une montre de poche d'une de son tablier. Elle surpassait en beauté toutes les montres qu'il avait jamais vues… mais elle ne fonctionnait pas.

" Montre de poche. Enchanteresse, n'est-ce-pas ? J'ai acheté celle-ci il y a exactement cent ans à un collectionneur ignorant." Elle posa l'objet sur la table. " Je pense que vous pourriez probablement en faire un meilleur usage. J'ai passé assez de temps à chasser le passé. Peut-être que vous réaliserez bientôt que cela n'en vaut pas la peine."

Après avoir épousseté la table une fois de plus avec son plumeau, elle s'éloigna. Frédéric ramassa la montre. Elle émit quatre tictacs. Exactement le nombre de battements que son cœur oublia de faire, quand…

" Sont-elles faites à la main ?"

La voix le prit par surprise. Il leva la tête et la salle fut soudainement pleine à craquer. Une jeune femme avec un bandeau violet se tenait devant lui. Sa peau était tendre, sans rides. Elle avait au plus dix-huit ans. Et encore.

" Bien sûr," marmonna-t-il dans un souffle, revivant la scène dont il se souvenait si bien. "Je peux vous la montrer, Marie-Laure, si vous voulez."

La surprise se lit sur le visage de la jeune femme.

"Comment connaissez-vous mon nom?"

Frédéric laissa choir la montre sur la table.

" J'ai une meilleure idée. Pourquoi n'irions-nous pas nous promener en bord de Seine ? J'ai assez parlé de montres pour la journée. Vivons dans le présent, d'accord ?
- Merci," s'exclama-t-elle, le soulagement suintant de sa voix. " J'en ai moi-même assez des tocantes. Franchement, je ne suis pas très portée sur l'entreprise familiale. Je suis trop jeune pour être aussi nostalgique."

Ils quittèrent la salle de bal alors que les montres cliquetaient derrière eux. Les participants au symposium continuaient à pourchasser des objets de collection à gauche et à droite dans leur recherche de cordes de rappel vers une époque révolue qu'ils appréciaient si chèrement. Pendant ce temps, les deux amants à l'extérieur chassaient déjà l'avenir, tout en savourant chaque instant présent.

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25 avr. 2023

755. Boucle Hyper-Rétroactive


Ce post n'a pas été sponsorisé grâce au soutien financier du Groupe PSA

BOUCLE HYPER-RÉTROACTIVE

Si vous aviez une chance de pouvoir faire se tordre et hurler de douleur sous des coups de masse la Peugeot i208 de merde, électrique et silencieuse autant que dangereuse de votre ex bonne femme sans payer les pots cassés ni sans aucune répercussion, la prendriez-vous ?

Depuis que Kévin avait trouvé cette maudite photo – et qu'il pensait s'être débarrassé de tout le reste, la question ne quittait plus ses pensées. Bien sûr, la semaine prochaine, il serait riche après avoir gagné le Quinté Plus et le gros lot du Grolotto. Il aurait plus d'argent que son ex ne pourrait jamais imaginer, mais la satisfaction de la voir paniquer devant sa voiture, les phares brisés, les vitres éclatées, le capot déglingué et le toit défoncé serait inestimable.

Et il y aurait pas de répercussions. Aucun inconvénient, aucune séjour à l'ombre ni même en garde à vue, rien de tout ça. Il pourrait massacrer la caisse, et elle pourrait toujours la retrouver dans l'état dans lequel elle se trouvait avant le massacre, même si c'était une caisse de merde. Elle le méritait aussi. Avoir écrit une note si sincère au dos de la photo, puis faire tout son possible pour le tromper avec tous les salauds et les salopes du coin ensuite ?
Salope !

Kévin se réveillerait au son de son réveil à deux heures du matin.

Il se rafraîchirait, attraperait sa masse de démolition-man et conduirait jusqu'à la maison de son ex. Il passerait une bonne dizaine de minutes à faire swinguer l'outil sur son pare-brise et ses rétros extérieurs avant de passer aux choses sérieuse et d'attaquer la carrosserie. Après ça, il attendrait tranquillos qu'elle sorte hystérique et en panique pendant qu'il se planquerait dans sa propre caisse. Puis il remonterait le temps d'une heure – enfin d'autant de temps qu'il le pourrait avec son vieil appareil – et remettrait sur 'OFF l'alarme de son réveil. 

Par conséquent, son Moi passé ne se réveillerait pas. Il ne se lèverait pas pour mettre les mains sur sa masse dans le cagibi et ne partirait pas ensuite en voiture pour aller casser celle de son ex. Son Moi actuel cesserait-il alors d'exister ? Après des nuits à rester éveillé à y penser, il allait enfin pouvoir tester sa théorie et goûter à la satisfaction de massacrer la voiture de sa salope d'ex bonne femme.

Kévin entoura de sparadrap le manche de la masse et pratiqua quelques swings dignes d'un bûcheron canadien dans son appartement. Il attrapa ses clés et son antique montre à gousset sur sa table de nuit, puis descendit quatre à quatre les escaliers jusqu'à la porte de son immeuble. Il l'ouvrit, sortit et respira l'air frais. Aujourd'hui allait être une sacrée putain de bonne journée. 
Enfoncez-vous bien ça dans le crâne les copains, ça allait être super !
 
Un homme ensanglanté s'approcha de lui. Kévin souleva sa masse, prêt à se défendre.

"Retourne chez toi", marmonna l'homme, "va éteindre l'alarme."

Il se figea, laissant tomber la tête de la masse sur le goudron. Se regardait-il ? Etait-ce lui-même qui se trouvait en face de lui ? Du sang recouvrait le visage du mec, des croûtes rouges foncées sous son nez et ses oreilles. Une ecchymose gonflée sur le front, ainsi que plusieurs fines coupures sur son nez. Kévin put même repérer des éclats de verre à la lumière de l'éclairage public à LED dans les cheveux du bonhomme.

Ses cheveux, lissés en arrière comme lui-même les portait toujours. Et sa veste en cuir, les deux poignets maintenant rougis par le sang.

Cela signifiait-il que quelque chose n'avait pas marché avec son plan ? Comment que c'était possible ? 

" Qu'est-ce qui s'est passé ?" lui demanda Kévin.

L'homme s'arrêta une seconde, puis se figea, ses yeux inquiets se vidant de toute lueur.
" Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda sa version du futur.
- Qu'est-ce qui s'est passé, répéta Kévin.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? répéta son Moi futur sans la moindre trace d'émotion.
Qu'est-ce qui s'est passé ? redemanda Kévin.
Qu'est-ce qui s'est passé ?" recommença sa version du futur.

Kévin arrivait pas à détourner son regard de son autre lui-même. Il répétèrent les mots 'qu'est-ce qui s'est passé' jusqu'à ce qu'ils se parlent comme une paire de disques rayés. Les portes de  son immeuble s'ouvrirent soudain derrière lui et des pas frappèrent l'asphalte. 

" Boucle rétroactive, Lucie. Tase le !
- J'ai oublié mon… euh," rit-elle, " non mais regarde-le, Mehmet ! J'ai pas vu une technologie aussi minable depuis des lustres !"

Mehmet soupira, puis pressa la gâchette de son propre taser. Les électrodes s'accrochèrent dans la nuque à Kévin et l'électricité crépita à travers les fils. Ce qui l'envoya direct sur le bitume où sa tête heurta et s'écorcha contre le goudron, le reste de son corps traversé de spasmes. Kévin tenta de discerner ce qui se passait à travers sa vision floue alors que son alter-égo du futur sortait de sa stupeur et se barrait dans la rue.

" C'est comme ça que nous le rattraperons, dit Lucie.
- Ouais ouais, suffira d'aller le chercher", répondit Mehmet.

Kévin, quant à lui,  profita de ce court répit pour tourner de l'œil.

---o--- 

Lucie s'assit sur le siège passager et porta la flasque à ses lèvres. L'alcool avait un goût de désinfectant pour les mains. Un ersatz de vodka de merde ukrainienne qui pourrait lui permettre d'attendre sa prochaine paye. Mais le goût de ce tord-boyaux n'avait pas d'importance ! Il suffisait à brouiller ses pensées, comme ça elle avait plus à réfléchir trop fort. Elle recula son siège et s'étira les cannes. Le voyageur temporel reposait sur la banquette arrière.

" Mehmet," dit-elle, " ne m'en veux pas trop, j'ai pas assez de cette merde pour me saouler de toute manière, mais explique-moi encore une fois c'est quoi une boucle rétroactive ? Je savais pas qu'une technologie aussi pourrie existait encore."

Mehmet pianota des doigts sur le volant tandis qu'ils attendaient à un feu rouge. Ils tournèrent à droite et s'engagèrent sur  une route tranquille en direction d'un entrepôt d'où ils pourraient s'extraire vers le centre des opérations.

" Hé, tu m'as entendue ?" Elle se renversa à nouveau le goulot de la flasque dans le gosier.
- Écoute, Lucie," dit-il, " il aurait perturbé son existence si je n'avais pas sorti mon Taser à temps. Si tu continues à picoler- 
- Ouais, ouais, ouais," le coupa-t-elle, " tu vas finir par me balancer. Et ces sauts illégaux que tu fais ? Aucun de nous deux n'a les mains propres. Maintenant," elle se redressa et laissa tomber la flasque vide sur le plancher de leur bagnole. " Ça fait des lustres depuis l'académie. Explique-moi encore le truc de la boucle rétroactive.
- Lui derrière", déclara Mehmet en pointant un pouce dans son dos, ses yeux fixés dans le rétroviseur, " il est tombé sur son Lui futur. Il s'est demandé ce qui n'allait pas, et toutes les pensées qui l'ont amené à devenir ce futur Lui sont devenues confuses. Puisque la seule pensée de son Moi passé était, 'que s'est-il passé ?', son Lui futur ne pouvait que penser la même chose pour le moment. Et ça aurait continué comme ça jusqu'à ce que son Lui futur n'existe plus.
- Hmm." Lucie s'inclina contre la portière et jeta un œil dans le rétroviseur extérieur. Une voiture roulait derrière eux. " Pourquoi qu'on l'a pas laisser disparaître progressivement de l'existence ? Ça nous aurait évité des ennuis...
- Si on avait fait ça, aucun des événements de ce soir ne se serait produit. Nous aurions perturbé la chronologie naturelle.
- Bien sûr !" s'exclama Lucie : " Notre devise numéro un ! Peu importe à quel point c'est fastidieux ou combien de vies nous prenons, nous ne pouvons pas perturber la chronologie, sinon c'est l'effet papillon tant redouté… " Elle s'interrompit en regardant à nouveau dans le rétroviseur. La voiture derrière eux accéléra dans un rugissement.

" C'est lui ?" demanda Mehmet.
- Ouais," dit-elle, " prépare-toi à l'impact, ce con va tenter de nous percuter pour s'en sortir. Je dois probablement laisser ça se produire." Lucie se retourna pour faire face à l'homme avachi sur la banquette arrière, qui se réveilla en secouant les paupières. Elle lui jeta la clé des menottes. " Vous avez du culot", poursuivit-elle en s'adressant à lui, "en pensant que vous pouvez nous rentrer dedans."

La voiture derrière eux ralentit.

" Lucie, il est au courant maintenant !
- Bien! Fais une embardée et percute-le !
 
Mehmet tourna le volant, les pneus crissèrent sur le macadam. Lucie s'empara des possessions du voyageur temporel : un téléphone Android et une montre à gousset avec un trop grand nombre de boutons, une jolie façon de voyager dans le temps. Elle les lui rendit. Il aurait aussi besoin de ses clés de voiture...

Ah, bah merde, elle avait laissé tomber ses clés de voiture par terre devant son immeuble. 

Les deux voitures se percutèrent et l'airbag rejeta la tête de Lucie contre son appuie-tête avec suffisamment de force pour l'assommer.

---o---

Kévin secoua les éclats de pare-brise de ses cheveux. Du sang coulait sur son visage à cause d'un éclat plus pointu que les autres. Il se défit de ses bracelets - la fliquette bourrée lui avait donné la clé des menottes pour une raison quelconque - et il récupéra son smartphone et sa montre à gousset. La porte latérale pendouillait sur ses charnières, et il n'eut qu'à l'ouvrir d'un coup de pompe dans le cul pour sortir en rampant. La voiture s'était retournée pendant l'accident mais Dieu merci, il avait survécu. Il devait un verre à l'homme qui leur avait rentré dedans. 

" Pas un geste !" cria la voix de l'autre flic. Kévin se leva et se tourna vers lui, mais le flic pointait son arme sur l'autre voiture - une DeLorean blanche pareille que celle que Kévin lui-même possédait. Sauf que personne n'était assis dans le siège du conducteur. Kévin ne prit pas le temps de se poser des questions sans réponses. Il recula sa montre à gousset d'une heure dans le passé, le maximum, et appuya sur un bouton latéral.

L'air se déforma autour de lui. Sa tête se mit à tourner comme un manège. Un flot de sang coula de ses oreilles et Kévin tomba à genoux au milieu de la chaussée exactement une heure avant l'accident. Il attendit quelques minutes que la vague de nausées passe avant d'appeler un Uber. Il pourrait revenir à temps chez lui, éteindre l'alarme, et rien de tout cela n'arriverait. Théorie testée et tout le bazar - la prochaine fois, tenez-vous-en à des trucs plus simples comme la loterie.

Pourtant, il fallut une demi-heure à l'Uber pour arriver jusqu'à lui, et une demi-heure de route jusqu'à son appartement. Au moment où ils se garèrent de l'autre côté de la rue, il put voir les deux versions de lui-même prises dans la boucle rétroactive.

" Qu'est-ce qui s'est passé ?" murmura Kévin alors qu'il sortait de la voiture, se regardant répéter les mêmes mots de l'autre côté de la rue.
" Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda le Kévin de son passé.
" Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda le Kévin de son futur.

"Mon pote", lui dit le chauffeur Uber, "tout va bien ?
Qu'est-ce qui s'est passé ?" demanda Kévin.

Le conducteur secoua la tête et se barra.

" Boucle rétroactive, Lucie." déclara un flic de l'autre côté de la rue. "Tase-le !
- J'ai oublié mon… euh," rit la fliquette ivre qui l'accompagnait, " non mais regarde-le, Mehmet ! J'ai pas vu une technologie aussi minable depuis des lustres !"

Kévin vit le taser frapper son autre Lui. Il se sentit alors sortir de la boucle, ses pensées s'éclaircissant une fois de plus. La version de son Lui futur se carapata dans la rue pendant que les flics regardaient le premier Kévin se tortiller telle une couleuvre sous la tension du taser.

" C'est comme ça que nous le rattraperons, dit l'ivrogne de fliquette.
- Ouais ouais, suffira d'aller le chercher", répondit l'autre.

Kévin se tenait dans l'ombre tandis qu'ils menottaient et traînaient le corps mou de son Moi passé dans leur voiture. Il devait les arrêter. Il ne pouvait pas les confronter. Ils portaient des fusils ou des trucs qui y ressemblaient - c'étaient des flics en quelque sorte. Z'avaient pas l'uniforme typique, mais ils agissaient comme si qu'ils en étaient. Il le devait...

Les percuter. C'est ainsi qu'il s'était libéré plus tôt, et maintenant il devait rendre la pareille. Ensuite, il pourrait reculer d'une heure et empêcher l'alarme de se déclencher ! Plan de génie ! Et dire que cette conasse de flic ivrogne avait oublié de récupérer ses clés. 

Kévin essuya le sang de ses oreilles. Un effet indésirable de la montre à gousset, mais pas tout à fait aussi pire que ceux des vaccins Covid. Il attrapa ses clés qu'il retrouva sur le trottoir devant son immeuble et se figea. Pourquoi ne pas rentrer chez lui maintenant et éteindre l'alarme ? Il ouvrit brusquement la montre à gousset et appuya sur le bouton latéral, en vain. Aucune des aiguilles ne fit tictac. Elle avait besoin de refroidir. 

Pour l'instant, il devait se sauver ou il existerait plus, et son Moi passé irait dans une sorte de gélule temporelle, à mi-chemin entre un geôle et une cellule coincée en dehors du temps.

Deux voitures bipèrent lorsqu'il appuya sur le bouton de déverrouillage de l'alarme de sa bagnole : celle de sa DeLorean dans le parking de son immeuble et le bip atténué d'une autre plus loin dans les parages. Kévin resserra sa ceinture de sécurité, puis mit le contact. Il parcourut en mode rembobinage le même itinéraire que le chauffeur Uber qui l'avait ramené devant chez lui, remarquant cette fois une voiture salement amochée de la même marque que la sienne garée à moitié sur le trottoir. Pas le temps de penser aux doublons. Il changea de braquet et accéléra sur la route.

Dix minutes de route plus tard, il rattrapa la bagnole des deux flics. Il ralentit derrière eux et regarda le paysage du coin de l'œil. Il fallait leur rentrer dedans au même endroit que la première fois, n'est-ce pas ? Ce serait l'endroit où son Moi passé finirait par sortir en rampant de leur caisse et à attendre son chauffeur Uber.

La DeLorean accéléra avec un rugissement. Comment s'est-il vautré la dernière fois ? Leur voiture s'était retournée, n'est-ce pas ? Il ne voulait pas se tuer en faisant ça. Il appuya sa tête contre l'appuie-tête, ses doigts tendus contre le volant.

Ah ouais ! La petite fliquette bourrée lui avait dit quelque chose quand il s'était réveillé sur leur banquette arrière la dernière fois. Quelque chose sur la façon dont ils savaient qu'il allait leur rentrer dedans ! Il appuya sur les freins et regarda l'aiguille du compteur de vitesse baisser à toute berzingue. La voiture devant lui fit une embardée, s'écrasant contre son capot, l'impact brisant son pare-brise. Des éclats de verre détachés lui perforèrent le visage. 

Kévin se débarrassa du bourdonnement dans ses oreilles et se cacha sous l'airbag qui se flétrissait. Il ouvrit l'antique montre à gousset, cliquant et recliquant sur le bouton encore et encore. Aucune des aiguilles ne bougea le petit doigt. Elle avait encore besoin de refroidir.

" Pas un geste !" lui gueula le flic.

Kévin tenta immédiatement de reculer la montre à gousset de quarante-cinq minutes. Rien se passa, elle avait encore besoin de refroidir. "Tu vas marcher, bordel," marmonna-t-il, "merde." Il la régla sur une demi-heure en appuyant sur des boutons qu'il ne comprenait pas. La montre à gousset cliqueta dans sa paume. L'air se déforma et un pop assourdissant résonna dans ses oreilles. La nausée le frappa comme un semi-remorque alors qu'il faisait un saut dans le temps.

Il vomit sur l'airbag qui se dégonflait. Le sang coulait de son nez et s'accumulait dans ses oreilles. Il s'essuya le visage avec les poignets de sa veste en cuir qui se retrouvèrent maculés de sang. 

L'horloge de la DeLorean indiquait 2h18 du matin en chiffres rouges.

Vite vite. Il allait devoir se magner le cul pour s'arrêter lui-même. Assez vite pour pouvoir couper l'alarme de son réveil. Dans le pire des cas, il pourrait faire voyager la première version de lui-même pour le faire. 

Une nausée lui parcourut le système limbique et digestif.

Il fit faire un demi-tour à sa voiture, des éclats de verre pleuvant sur l'asphalte, et appuya du pied sur la pédale d'accélérateur. Il croisa le maudit chauffeur d'Uber qui roulait vers le lieu de la collision. Kévin cracha du sang sur ses mains – il n'avait jamais sauté deux fois en une même heure. Sa tête ne pouvait pas s'arrêter de tourner, et les mouvements de la voiture ne l'aidaient pas. 

Plus et il s'effondrerait. Il serait mort à coup sûr. Il gara la voiture, à moitié à cheval sur un trottoir, à cinq minutes à peine de son immeuble. Trop tard pour réinitialiser l'alarme, mais il pourrait encore arrêter son Moi passé si ce dernier acceptait de l'écouter ! Moitié en courant, moitié en trébuchant il se porta à la rencontre de son Moi passé qui sortait juste de son immeuble avec une masse à la main. 

"Retourne chez toi", lui dit Kévin, "va éteindre l'alarme."

L'homme devant lui se figea. La masse tomba sur le bitume et roula dans le caniveau. Son Moi passé l'examina. L'ecchymose sur son front. Les éclats de vitre du pare-brise coincés dans ses cheveux, le sang collé sous son nez et ses oreilles. Kévin ne trouva pas les mots,  pas les bons mots pour s'expliquer-

" Qu'est-ce qui s'est passé ?" demanda son Moi passé.

Black-out intellectuel.

" Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Kévin.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda son prédécesseur.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? redemanda Kévin.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?" demanda à nouveau son prédécesseur.

Des taches noires se glissèrent aux bords de sa vision. Ses membres engourdis et froids, il ne pouvait plus bouger ni penser par lui-même. Il répétait les mots comme il les pensait.

" Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda son prédécesseur.
" Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Kévin.
" Qu'est-ce qui s'est passé ?" redemanda une fois de plus son prédécesseur.

" Boucle rétroactive, Lucie, Tase-le !"
- J'ai oublié mon… euh," rit-elle, " non mais regarde-le, Mehmet ! J'ai pas vu une technologie aussi minable depuis des lustres !"

" Qu'est-ce qui s'est passé ?" redemanda Kévin

Le taser frappa son Moi passé dans le cou. À ce moment, la liberté de pensée et de mouvement revint en un éclair brûlant à travers le corps de Kévin. Il s'enfuit en courant dans la rue. Il trouverait un endroit sûr où se cacher pendant que la montre à gousset se refroidissait, puis reviendrait enfin et éteindrait cette putain d'alarme programmée sur son réveil.

Il s'arrêta pour poser une main sur un lampadaire, la lueur argentée étirant son ombre sur la route. Il ouvrit la montre de poche et ajusta les cadrans. S'il ne pouvait pas éteindre l'alarme, il pouvait au moins s'empêcher lui-même d'essayer de tenter de s'arrêter. Ça empêcherait tout d'arriver. Un retour de plus pourrait arranger les choses.

Deux ombres s'approchèrent derrière lui. 

" Laisse tomber la montre ou je tire", déclara Mehmet.

Kévin appuya sur les boutons, en vain. Elle avait encore besoin de refroidir. Il la laissa tomber sur le trottoir et leva les bras au-dessus de sa tête. La fliquette ivre s'approcha - il pouvait sentir la vodka bon marché dans son haleine - et le menotta. Elle le fouilla et trouva la photo de son ex dans sa poche.

" Cet accident de voiture aurait pu nous tuer", déclara Lucie, " mais nous faisons tout ça pour préserver la foutue chronologie ! J'ai hâte de vous voir derrière les barreaux. Elle retourna la photo dans ses mains, lisant le verso. "Qu'est-ce que c'est ça ? Un mot d'amour ? 
- La raison," dit Kévin, " pour laquelle tout ça est arrivé. Je l'ai trouvée dans mon appartement il y a une semaine."

Elle fourra la photo dans sa poche et regarda son partenaire.

" Je suppose que c'est nous qui devrons l'enlever de chez lui la semaine dernière", lui dit-elle en s'étirant les bras au-dessus de la tête. "On dirait que nous avons encore un voyage à faire, Mehmet." 

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