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27 août 2025

1102. L'Intégrale de l'Arc à Robin

 

L'INTÉGRALE DE L'ARC À ROBIN

Les yeux de la classe avaient du mal à suivre ce qui se déroulait sur le tableau noir. La poussière de craie volait comme la fumée d'une mèche de pétard du même nom sur le point d'exploser. La main de Robin se déplaçait tel un piston, cliquetant sur le tableau dans un brouhaha d'arcs, de symboles et de paraboles. Les fractions se réduisaient à des racines carrées, les cosinus se séparaient et se rejoignaient, les intégrales se courbaient en boucles élégantes. Criii-craaa, criii-craaa, criii-cr-cr-craaa, la craie frappait de plus en plus vite, chaque coup atterrissant tel un tir de sniper. Des murmures s'élevaient dans son dos comme des étincelles jaillissant d'un fil électrique, crépitant plus fort, de plus en plus fort, plus sauvagement.

" C'est une intégrale de longueur d'arc de parabole, Robin, tu ne peux pas la résoudre ! " haleta Mme Compas.
    
Il ne s'arrêta pas, se contentant d'un sourire en coin, empli de secrets. Il fit tourner le puzzle mentalement – ​​à l'envers, puis à rebours, puis de haut en bas – le résolvant plus vite que ses doigts ne pouvaient le suivre. Puis, après un dernier coup de craie sur le tableau telle une griffe, il balança la craie en arrière comme une jeune mariée balançant sa jarretière. Sans même regarder, il le savait : plusieurs mains s'étaient levées pour l'attraper. Il se retourna et découvrit Mme Compas qui fixait le tableau d'un air qui disait qu'on venait de lui révéler la réponse à l'origine de l'univers.

" Personne ne résout ça en moins d'une semaine ", murmura-t-elle en secouant la tête, incrédule, envoyant ses lunettes glisser en bas de son nez comme si même elles n'arrivaient pas à croire ce qu'elles avaient devant les verres. Presque respectueuse, elle demanda : " Comment… comment as-tu appris à faire ça ? " 
Il haussa simplement les épaules. " J'ai lu le livre de Newton à la bibliothèque cet été."
 
La salle de classe explosa : les snickers tapèrent du pied, les poings frappèrent les bureaux, les voix s'élevèrent dans une cacophonie tumultueuse.

" Robin ! Robin ! Robin !
- Qui ça ?
- Robin ! Robin ! Robin !
- Robin qui qui ?  
- Robin Desbois ! "
  
" Aïe ? " Robin cligna des yeux, frottant l'endroit douloureux sur sa tête où quelque chose venait de rebondir. Un morceau de craie roula à ses pieds.
 
"Que se passe-t-il ? "
 
Le visage vide, il regarda Mme Compas comme une inconnue, comme une étrangère se profilant à côté de lui.
 
" Sais-tu résoudre l’équation ou pas ? "

Il se tourna vers le tableau. Les symboles défilaient devant lui ; malgré tous ses efforts pour les réorganiser, ils restaient obstinément indéchiffrables, comme écrits dans une langue ancienne que les dieux eux-mêmes avaient oubliée.
 
À bout de patience, Mme Compas rétorqua : " Répond !
- Je-je ne sais pas. "
 
" St-st-stupide ", railla un élève au fond de la classe.
- Ro-Rob- Robin, la bobine est cassée ", lança un autre.

Des rires éclatèrent dans la salle. La main de Mme Compas s'abattit sur son bureau tel un marteau, partagée entre pitié et exaspération.
 
" Silence ! " cria-t-elle. " Et toi," dit-elle à Robin, " je veux voir ta mère demain dans le bureau du directeur."
 
Tandis qu'il regagnait sa place, quelque chose lui accrocha la cheville – pas quelque chose d'anodin, mais un pied – et il s'écroula lourdement, tête la première. Un rire gronda autour de lui, profond et lointain comme le tonnerre.

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Le lendemain, Robin était assis face au nouveau directeur, nommé quelques semaines plus tôt. Mr. Laurimont, le précédent directeur, avait été licencié par l'académie pour avoir traité la responsable de l'association de parents d'élèves de « Putain de Babylone » et avoir mis le courriel insultant en copie à tout le corps enseignant, y compris aux parents d'élèves. Robin ignorait ce que tout ça signifiait, si ce n'est que le collège avait fermé ses portes pendant trois jours, le temps que les parents viennent déverser leur rage lors de l'assemblée suivante, et ça avait été amusant.
  
Sa mère était assise à côté de lui, ayant troqué le regard sombre qu'elle avait porté toute la matinée contre une expression polie et reconnaissante - son déguisement habituel en présence de personnes qui, selon elle, allaient la jau -sinon la ju- ger.
 
Il y avait également dans la pièce, en plus de Mme Compas, sa professeure de français, Mme Grace, et le conseiller d'orientation, le vieux Lebranchu, dont le vocabulaire semblait se résumer à trois mots : « Dites-m'en plus ». À voir leurs regards graves rivés sur lui, tels des faucons encerclant un mulot, les mains de Robin étaient moites de sueur.
   
" Madame Desbois ", commença le directeur, " nous vous avons convoquée pour discuter de certaines choses concernant votre fils Roland. 
- Robin ", corrigea Mme Desbois.
Il cligna des yeux. " Robin ? 
- Oui, il s'appelle  Robin.
- Eh bien, ce n'est pas ça qui compte ", rétorqua-t-il en agitant la main d'un air dédaigneux. " Ce qui compte, c'est… " ses yeux s'emplirent soudain d'émerveillement et d'excitation, " … qu'il soit… exceptionnel .
- Qui ça ? demanda la mère Desbois, déconcertée.
- Votre fils, bien sûr ! Qui d’autre ? 
- Robin ?
- Oui ! " s’écria le directeur, sautant pratiquement par-dessus le bureau, rayonnant.
" Mais… mais vous avez dit qu’il souffrait du pire cas de dyslexie que vous ayez vu depuis des décennies ! balbutia Mme Desbois.
- Ah !" , entonna le vieux Lebranchu, " je l'ai examiné plus en détail. Son QI est de 150 ! 
- Oh là là ! Attendez, c'est… élevé ?
- L'un des plus grands pouvoirs qu'un humain puisse posséder. Et il n'a que douze ans !"

Mme Grace pressa ses mains contre sa poitrine. " J'ai tellement honte ", dit-elle. " Je le jugeais paresseux à cause de son orthographe et de son écriture. Il s'avère que c'était un génie qui se battait pour s'affranchir de la prison des mots ! 
- Mais son bégaiement ne le freine-t-il pas ?  demanda Mme Desbois, peu convaincue.
- Avec son génie ", déclara le conseiller Lebranchu, " le bégaiement ne signifie rien.
- Il peut résoudre un tangram de quinze pièces en quelques secondes, lâcha Mme Compas.
- Il peut identifier Chopin, Mozart, Bach, Strauss, simplement en écoutant leur musique, déclara Mme Grace.
- Il ne prend pas de notes en cours, il se souvient simplement de tout !
- Son devoir « La différence entre l'empathie et la sympathie » est le meilleur que j'ai jamais lu.
- Je l'ai lu aussi", s'exclama le directeur. " Il a mieux expliqué ça que la plupart des psychologues de renom !
- Même Kévin, le plus grand tyran de l'école, le respecte. Imaginez quelqu'un d'aussi intelligent que même les tyrans disent « Non, il est cool. »
- Découvrir son esprit ", déclara M. Lebranchu, " c’est comme redécouvrir la pénicilline."

Bouleversée, Mme Desbois s'essuya les yeux avec son mouchoir. " Mon garçon ", murmura-t-elle. " Mon petit génie." Elle le répéta encore et encore en le serrant dans ses bras.
    
Tous les professeurs autour de la table applaudirent des deux mains.
 
" Robin, tu m’écoutes ?
- Devrions-nous l’inscrire au programme pour surdoués ?
- Robin ?
- Non, ce serait bien trop ennuyeux pour lui… 
- Robin!
- Hein ? " sursauta Robin. À sa grande surprise, le visage de sa mère à côté de lui ne rayonnait pas de fierté – il était noir comme un orage, sa bouche se crispait.

Secouant la tête, elle se tourna vers le directeur et demanda : " Quand pourra-t-il commencer les cours pour enfants ayant des besoins spéciaux ?"
     
---o---
 
Pas pressé de retourner en classe, Robin alla flâner dans les couloirs maintenant vides. Au collège, il ne se sentait jamais à l'aise un seul instant. Le vieux bâtiment dégageait une énergie étrange et brutale qu'il ne comprenait pas. Même dans le sous-sol humide, dans les recoins où que personne n'allait jamais, il se sentait traqué.
    
" Pourquoi je dois aller à l’école ? avait-il demandé un jour à sa mère.
- Parce que c’est ce que font les enfants, lui répondit-elle.
- Mais j’aime pas ça, y-aller.
- Et pourquoi pas ? L'école, c'est la chose la plus facile qu'on puisse faire."
     
Ce n'était pas facile du tout. Quoi de plus dur que l'école, pensa-t-il. Mais il n'était pas à l'aise non plus à la maison. Il avait l'impression d'être en désaccord partout. Il y avait chez lui quelque chose de mystérieux qui ne pouvait être résolu, comme une étiquette de col de chemise qui le démangeait malgré tous ses efforts.
     
" Hé, passe le ballon ! " cria quelqu’un.
     
Surpris, Robin regarda autour de lui et réalisa qu'il s'était dirigé vers le terrain de basket. Alors qu'il attrapait le ballon qui rebondissait vers lui, la voix – celle de Thomas Daquin – retentit à nouveau.
    
" Regardez-les gars, c'est lui ! "
     
Thomas, l'un des héros de l'école, jouait au basket dans l'équipe du collège en plus de celle du club sportif local et arpentait les couloirs avec un air de maussaderie royale et de mépris barbare. Il se tenait maintenant sous le panier au bout du terrain, entouré d'un groupe de garçons : Kévin, Fred, qui ne semblait jamais sourire ni bavarder, et un garçon qui, pour une raison inconnue, se faisait appeler par son nom de famille, Gasol. Ils n'avaient tous qu'un an de plus que lui, mais faisaient deux fois sa taille.
     
" Hé, Robin", dit Thomas. " Tu veux nous montrer comment que tu t'y prends ? " le défia-t-il.
  
Dans la main de Robin, le ballon lui parut soudain léger, électrique, comme s'il implorait de s'envoler. Un léger sourire se dessina au coin de ses lèvres tandis qu'il dribblait une fois – boum-boum-boum –, recula d'un pas et se dirigea droit vers le panier.  Le temps ralentit. Les lumières se transformèrent en halos autour de lui.  Il lança, à plus de 11 mètres, le ballon en un arc de cercle parfait, une parabole majestueuse. Et telle une comète à peine visible, il fila à travers le cercle du panier sans même fleurer les bords.
   
Pfouit. Rien que le bruit de frottement du filet.
 
Une acclamation retentit. Les garçons accoururent. Une salve d'applaudissements s'abattit sur Robin. Thomas Daquin s'agenouilla comme un chevalier devant son roi. " Apprends-moi, messire Robin ", dit-il solennellement. " Apprends-moi."
  
Claquement
     
" Aïe !" hurla Robin en se frottant le menton.
     
Thomas avait frappé par en dessous la balle que Robin tenait encore dans ses mains, la lui envoyant au visage. Les garçons, désormais rassemblés autour de Robin, éclatèrent de rire.
" Joli shoot, tête brouillée , se marra Thomas.
- On t'avait dit de passer le ballon, pas de lui rouler une pelle.
- Pourquoi t'es si bizarre ?" demanda Kévin en frappant Robin à la tête. " Tu te balades toujours comme un zombie.
- Laisse-le tranquille, Kév.
- Quoi ? Je vérifie juste qu'il est pas en état de mort cérébrale. " dit Kévin en frappant à nouveau Robin.

Soudain, Thomas repoussa Kévin : " Arrête ça !"

Les sourcils froncés d'inquiétude, il se tourna vers Robin : " Est-ce que ça va ? "
Le menton de Robin se leva : " Pourquoi tu demandes ? "
La confusion se lisait sur son visage, Thomas répondit : " Parce que je t'aime bien ! "
 
Soudain, Thomas se tenait trop près, son visage à quelques centimètres seulement. Il était si près que Robin pouvait voir les boucles noires de ses cils, la tache dorée dans ses yeux. Il sourit – un sourire éclatant – un trait de lumière brisant les ombres de son visage.

" Je t’aime bien, Robin , répéta-t-il.
- C'est vrai ?
- Oui. Tu es un peu petit, mais t'es gentil et a-musant. Mais… " Sa voix s'éteignit.

Les joues de Robin s'embrasèrent. " Mais ? insista-t-il.
- Tu es trop bien pour moi", dit-il en baissant la tête, comme s'il était gêné.
   
Levant le menton d'un doigt, Robin sourit : " Je t'aime bien aussi. Je t'ai toujours bien aimé."
   
Sans plus réfléchir, Robin se leva sur la pointe des pieds, rapprochant sa tête de celle de Thomas.
  
" Mais qu’est-ce que c’est que tu fais… bordel !"
  
La tête de Robin continua de s'élever...

" Qu'est-ce que tu fais, mec ?"
  
...et à s'élever…, ses pieds quittèrent le sol.
 
" Putain !"
 
...une élévation qui se transforma en arc de parabole avant de redescendre et de se dissoudre en un nuage de craie dans le trou du panier de l'autre côté du terrain.

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et à très bientôt !