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22 avr. 2026

1162. Cambriole au Grévin - Version Elvis

 

CAMBRIOLE AU GRÉVIN  
VERSION ELVIS

" Écoute-moi bien, j’vais te balancer cette confession cash, sans chichi : si t’as une meilleure combine pour braquer un musée de cire, j’suis tout ouïe, mon reuf."

L’inspecteur s’enfonce dans le siège conducteur de sa caisse banalisée, penche la tronche en arrière et mate le gus assis derrière, sapé full costard Elvis Presley, paillettes, rouflaquettes et tout le kit.
Putain, c’était trop beau pour être vrai, sérieux.

" C’est tout ? T’avoues direct comme ça ?" demande-t-il au suspect. 

Le mec à l’arrière lève les bras, et les strass de sa veste font « tching tching » à chaque mouvement.
" Mate-moi bien, mon pote." Il se pointe du doigt, la banane noire gélifiée impeccable, pas un cheveu qui bouge un doigt. " On vient juste de se croiser et j’te respecte trop pour t’la mettre à l’envers. Tu m’as serré déguisé en King du Rock’n’Roll À L’INTÉRIEUR du musée de cire le plus populaire de Paname. On peut pas faire plus cramé que ça. Donc ouais, considère ça comme un aveu, inspecteur… ?
- Inspecteur Callahan", répond le flic. " Et toi t’es monsieur Presley, j’imagine ?
- Quelque chose comme dans le goût de ces eaux-là", fait le gars en baissant les bras, ses lunettes roses flashy glissant à peine sur son front, "mais tu peux m'appeler Kaëlig. 
- Alors dis-moi Kaëlig," la bagnole de police banalisée continue à tracer dans la nuit parisienne, les lumières flashy des grands boulevards laissant place au béton triste du périph’. "raconte-moi ce que t’as foutu ce soir, et surtout, de quel merdier j’viens de te tirer."

Kaëlig se tortille le cul sur la banquette arrière, passant la main dans sa tignasse. La banane craque un peu, des mèches filandreuses pleines de gel et de laque partent en vrille.

" Le merdier dont tu m’as sorti, c’était le casse du siècle, mon gars. Un casse de ouf. 
- Un casse… au musée Grévin ?" répète Callahan, incrédule. " Des statues de cire, des costards de stars, des props de films… Y’avait combien de thune à se faire là-dedans, sérieux ?"

Kaëlig lâche un petit rire moqueur, les phares du périph’ se reflétant dans ses lunettes de soleil.

" Du cash ? Sérieux inspecteur, z'êtes encore kéblo dans les années 80 ou quoi ? 99 % des billets se paient par carte bleue ou via smartphone dans ces pièges à touristes. T’aurais plus de chances de piquer le DAB dehors." Il se penche en avant, une étincelle bien vicelarde dans l’œil." T’as vu les affiches pour l’expo du moment ? 
- J’patrouille pas souvent dans cet arrondissement", grogne Callahan, les yeux sur la route. " C’était juste un coup de bol que j’sois passé dans le coin ce soir.
- Quoi, t’es pas non plus sur Insta ou TikTok ?" Kaëlig ricane. " C’est l’expo Magicien d’Oz, mon pote. Costumes, statues de cire, accessoires originaux du film… tout le tralala."

L’inspecteur attend la suite. Kaëlig reste là, l’air de celui qui vient de révéler l’emplacement du trésor des Templiers.

" Et alors ?" finit par lâcher Callahan.
- Et alors ? Putain, on vous enseigne pas le sens du beau à l’école de police ou quoi ? Ils ont sorti le Graal des accessoires de ciné pour cette expo : les fameuses pompes rouges en rubis faites sur mesure pour Judy Garland, mec ! Les chaussures de Dorothy, bordel !"

Un gros silence s’installe. Callahan mate le gus dans le rétro.

" T'es au courant que c’est pas des vrais rubis, hein…
- Ouais j’sais que c’est pas des vrais cailloux", grogne Kaëlig, un peu vexé. " Mais réfléchis deux secondes : y’a des collectionneurs de ouf prêts à cracher des fortunes pour ce genre de pièce unique. Tu les refourgues à un riche taré, il les garde planquées quelques années, les montre à ses potes, la rumeur circule… et après tu fais semblant de les retrouver chez un honnête brocanteur ou au Mont-de-Piété. Classique."

Callahan hoche la tête, pas vraiment convaincu mais bien content de laisser le gars causer.
" J’attends toujours de savoir quel rôle Elvis vient jouer dans cette histoire de ouf."

Kaëlig affiche un sourire en coin et se cale fièrement contre le dossier de la banquette arrière.

" Là, c’est où ça devient du génie pur, mon reuf. C’est un plan à deux. L’un choisit une statue qu’il peut imiter nickel. Moi j’ai toujours kiffé la Route de Memphis et le rock and roll, et bingo, ils avaient une expo “Elvis à travers les âges”. Y’avait une statue pile à ma taille." Il se tape le gras du bide avec fierté. " Et j’fais pas une pâle imitation, hein. J’suis un putain d’artiste dans mon genre.
- Hum hum", fait Callahan, à moitié attentif à la route.
- Après, basta : on graisse la patte du mec des caméras de sécu, on attend un moment pépère, et hop, échange de bons procédés. Mon complice balance la statue de cire dans un placard à balais pendant que j’me change aux chiottes, puis je prends la place du king en cire et j’reste planté là, immobile comme une merde jusqu’à la fermeture. J’me suis même fait prendre en photo avec des touristes. Franchement, c’était l’un des trois casses les plus marrants de ma carrière."

Callahan se retient de demander quels étaient les deux autres. " Et après ? Tu t'animes une fois le musée fermé et tu chopes les pompes ? 
- Tu vois, inspecteur, tu commences à penser comme un vrai voyou ", dit Kaëlig presque fier. " Tout était nickel, sauf un petit détail…
- Ouais, j’m’en doute, vu que t’es assis à l’arrière de ma caisse maintenant.
- Ferme la deux secondes, j’termine. Donc j’trouve ça louche que le mec des caméras ait accepté le pot-de-vin sans même négocier. Mais bon, il est tard, j’passe à l’action. J’me glisse dans les couloirs et là j’vois la lampe d’un vigile qui s'approche. J’me fige direct à côté de la première statue de cire qui me tombe sous le pif… et devine quoi ? C’était Marilyn Monroe. Au moins le déguisement a marché, le garde y a vu que du feu. 
- T’as dû être très convaincant", commente Callahan, dubitatif.
- Trois ans de cours Charmey, mon gars, y peuvent se gratter au cours Simon ou à l'Actor's Studio. Bref, j’suis là, figé à côté de Marilyn, et j’remarque un truc chelou de l’autre côté du couloir : la famille Addams autour de la table… et juste à côté de Gomez, y’avait Dark Vador, comme si qu'il avait toujours fait partie de la smala. 
- Hein ? Une expo crossover ? 
- Pas vraiment. Figure-toi que j’étais pas le seul génie ce soir. Le mec en Dark Vador avait exactement le même plan que moi ! Les voleurs manquent cruellement d’imagination de nos jours, putain. 
- Sans déconner… 
- Le vigile passe, Vador et moi on commence à se fusiller du regard, puis on se met à sprinter discrétos vers l’expo Oz en essayant de se mettre des bâtons dans les roues à chaque virage. Au moment où j’réussis à coincer Vador contre un pilier, j’lève les yeux… et j’vois Caroline de Monaco qui me double en mode ninja. C’est pour ça que le gars des caméras avait pas marchandé : il s’était fait graisser la patte par une bonne douzaine de nous. 
- Bordel de merde, tu me troues le cul", siffle Callahan, impressionné malgré lui. " Vous étiez tous là pour les mêmes pompes ? 
- Comme j’t’ai dit : si t’as une meilleure idée pour braquer un musée de cire, change de métier, sérieux. Bref, de plus en plus de tarés sortaient de partout. À chaque fois qu’un vigile passait, tout le monde se figeait devant la vitrine la plus proche. Genre Un Deux Trois Soleil. On a vu Robocop prendre le thé avec la Reine d’Angleterre, Voldemort en mode défense contre Tony Parker, et Mitterrand jouer au poker avec James Bond. Un vrai bordel thématique de ouf. 
- Et c’est exactement ce que j’ai vu en arrivant, c’est ça ? 
- Presque. On est tous arrivés en même temps à l’expo Oz, et là la discrétion est partie en couille. Ça a tourné à la baston générale. J’sais pas qui qu'a commencé, mais on était une bonne douzaine à se mettre sur la gueule. Je crois même qu’un vigile s’est pris dans la mêlée… ou alors c’était Belmondo, j’sais plus. Et puis on a entendu la sirène dehors, et avant que j’comprenne quoi que ce soit, tu m’as embarqué dans ta caisse."

Kaëlig fait un geste vers la fenêtre. Les tours de la Défense ont disparu, remplacées par les tristes banlieues nord.

" J’dois avouer que c’est l’une des arrestations les plus mémorables de ma carrière", reconnait Callahan avec un petit sourire. " Et les souliers rouges, ils sont où ?"

Kaëlig soupire et sort un petit sac scintillant de sous les franges de sa veste.

" J’les ai. J’ai gagné, mec. J’les voulais plus que les autres, c’est tout. Et c’est exactement pour ça que j’te raconte tout. 
- Ah ouais ?" fait Callahan en regardant le sac d’un œil méfiant.
- J’veux pas être le seul à morfler juste parce que j’me suis fait choper avec. Y’a au moins douze autres tarés qui ont voulu faire exactement la même chose que moi ce soir, mais qui ont eu plus de bol que moi."

Callahan rigole. " Et donc tu veux que j’fasse demi-tour pour aller les serrer ? Y’a pas d’honneur chez les voleurs, hein ? 
- Aucun honneur, mais beaucoup de mesquinerie", admet Kaëlig sans honte. " J’me suis pris un Oompa Loompa en pleine poire ce soir. Autant que tout le monde trinque, putain."

Callahan met son clignotant et prend la première sortie.

" Bravo ! Ramène un fourgon plein de ces clowns et tu deviendras une légende urbaine, mon frérot."

Ils retournent vers le centre, s’arrêtent sur le boulevard Montmartre à un pâté du musée Grévin. Callahan se tourne vers Kaëlig :" Voilà le deal : tu sors, tu rameutes le plus de tes “potes” possible et tu leur dis de te retrouver dans le passage Jouffroy. Si tu m’aides à les serrer, on pourra peut-être fermer les yeux sur ton cas. Ici, personne ne veut faire de mal à qui que ce soit.
- Enfin un homme qui me ressemble", murmure Kaëlig pendant que la portière se déverrouille.
- Ah ah, pas si vite", l'interrompt Callahan. " Les pompes restent dans la bagnole si ça te dérange pas."

Kaëlig soupire, pose la main sur la poignée, puis repose le sac sur la banquette. " Bien sûr… j’oserais jamais imaginer que tu gardes la marchandise. C’est pas ton genre." Il sort dans l’air froid de la nuit. Il fait quelques pas, puis s’arrête net.

« Ici, personne ne veut faire de mal à qui que ce soit. » Cette phrase lui trotte bizarrement dans la tête. Il se retourne d’un coup. Le conducteur le regarde avec un sourire en coin, une perruque brune mal ajustée sur la tête et les yeux plissés à la Clint Eastwood. Un Harry Callahan de pacotille.

" Espèce d’enfoiré ! T'es un faux flic !" aboie Kaëlig en se jetant vers la voiture. Le faux inspecteur Harry lui fait un petit signe de tête tandis que la bagnole démarre en trombe.
" T’as raison, c’est pas le genre de l’inspecteur Harry", grogne le faux flic en direction de ce dernier d' une voix rauque de cinéma à travers la fenêtre. " Mais souviens-toi… le mérite n’a rien à voir là-dedans. 
- C’est même pas le bon film, bordel !" hurle Kaëlig tandis que les feux arrière de la bagnole disparaissent dans la nuit parisienne.

18 mars 2026

1159. Taxi pour la mort

 

Cette histoire vous est gracieusement offerte sans le soutien financier des Montres PATEK

TAXI POUR LA MORT

Dans les bas-fonds, il était connu sous le nom de Blaireau, mais ce surnom sonnait comme une moquerie cruelle, presque obscène sur une silhouette aussi imposante. Il mesurait près d’un mètre quatre-vingt-quinze, le visage pâle et plat comme un masque de cire oublié sous la lune. Sa voix n’était qu’un murmure rauque, et il se déplaçait avec une lenteur délibérée, celle d’un prédateur qui sait que sa proie ne peut lui échapper.

J’avais été son chauffeur cinq ou six fois au cours de l’année précédente. À chaque course, il s’installait à l’arrière avec la même jolie brune aux cheveux sombres. Il la couvrait de caresses lentes, presque possessives, tandis qu’elle minaudait doucement dans l’obscurité de l’habitacle. Je ne savais rien d’eux : ni s’ils étaient amants, ni s’ils étaient mariés, rien sur quel abîme les liait et encore moins sur quels liens les abîmaient. En tant que chauffeur, j’avais pas le droit de poser la moindre question. C’était la règle tacite, gravée dans l’ombre de ce métier : tout voir, tout entendre, mais surtout…, tel le 3ème babouin chinois, savoir la boucler.

Ce soir-là, la ville semblait retenir mon souffle. Une bruine glacée tambourinait sur le pare-brise comme des doigts impatients sur un cercueil. J’attendais au fond du parking désert d’un centre commercial, sous l’unique lampadaire dont l’ampoule agonisante clignotait en projetant des ombres longues et difformes. Les poubelles et les buissons paraissaient respirer, se tordre lentement, comme si quelque chose de vivant se cachait derrière eux.

Je portai mes mains gelées à ma bouche et soufflai une brève chaleur qui s'évapora aussitôt en un nuage de buée, avalée par la nuit. Ma montre indiquait qu’il était en retard. Comme toujours. Son travail, quel qu’il fût, était de ceux qui ne pardonnent pas l’impatience. La faim me rongeait les entrailles ; cinq heures et demie s’étaient écoulées depuis mon dernier repas. Dans la console centrale, je trouvai une vieille barre de céréales. Du bout de l’ongle, je testai sa dureté : elle était devenue aussi dure qu'un caillou. Je la jetai par la fenêtre avec dégoût.

Puis une silhouette émergea des ténèbres. Grande, solitaire, enveloppée d’une cape d’obscurité. Ma main glissa instinctivement vers la boîte à gants. Deux gestes rapides : ouvrir, saisir le pistolet. Un rituel répété cent fois dans le vide. Mais la silhouette se précisa. Traits nordiques taillés dans la glace, démarche raide de militaire. C’était lui. Blaireau. Il portait une espèce de coupe-vent à capuche noir, trempé par la pluie, et tenait un sac de sport lourd qui semblait contenir bien plus que du tissu.

Il s’approcha du coffre et tapa deux fois dessus, doucement, comme on frappe à la porte d’un tombeau. J’ouvris. Il y déposa le sac sans un bruit, presque avec révérence, puis referma le hayon d’un geste contrôlé, comme s’il craignait de réveiller quelque chose qui dormait dans la nuit.

Contre toute attente, il s’installa à l’avant, à côté de moi. " Oh… ", murmurai-je, la gorge serrée. J’avais avancé à fond le siège passager avant pour lui laisser de la place, pensant qu’il monterait derrière où elle viendrait le rejoindre.
" Ne vous en faites pas ", me fit-il d’une voix basse, presque inaudible. Il réajusta le siège. Son sweat dégoulinait ; bientôt, l’habitacle sentirait la terre humide et le moisi. De sa poche, il sortit un Post-it jaune pâle, taché comme une vieille confession. Une adresse. Vingt minutes de route. Rien de plus.

Il appuya sa tête contre la vitre froide et ferma les yeux, comme s’il s’abandonnait déjà à un sommeil dont on ne revient pas.

" Je peux monter le chauffage", dis-je, veillant à ne pas poser de question.
" Faites comme ça vous chante."

Je quittai le parking. Une heure du matin. La ville était vide, fantomatique. La pluie faiblissait, mais refusait de mourir tout à fait. Une chanson pop insipide flottait dans les haut-parleurs, ses paroles noyées par le grondement de la route et le crissement régulier des essuie-glaces, comme un cœur qui bat encore dans un corps déjà froid. Le silence était épais, suffocant. Je m'attendais aux petits rires étouffés de la brune, aux murmures tendres de Blaireau contre sa peau. J’attendais d’être agacé par leur intimité. Au lieu de ça, il n’y avait que le silence… et lui, immense et silencieux à mes côtés. Pourquoi manquait-elle à l'appel ce soir ? Qu’avait-il fait d’elle ?

" Tournez ici ", murmura-t-il soudain en relevant la tête. Son doigt pointa la lueur jaune et froide des arches d’un McDonald’s. " Je veux un hamburger." 

Je m’exécutai. Le parking était désert. À l’intérieur, seuls quelques employés fantomatiques nettoyaient les tables sous une lumière blafarde.

" Vous voulez manger quelque chose ? " me demanda-t-il.
Mon estomac se tordit. " Un Big Mac… et un café noir, je veux bien.
- Vous voulez manger à l’intérieur ? 
- Impossible, j'ai pas le droit." 

Il hocha la tête avec un sourire en coin qui ne monta jamais jusqu’à ses yeux. Sous la lumière crue du restaurant, je vis enfin la vérité : les cernes profonds comme des fosses, la tension qui tirait sa peau sur ses os. Il n’avait pas dormi depuis longtemps. Peut-être plus jamais.

" Des règles, toujours des règles", murmura-t-il en tapotant la boîte à gants. "Ça vous dérange si je l'ouvre ?"

Je secouai la tête. Il sortit un revolver à canon court de sa poche arrière et le glissa à côté du mien, comme deux secrets qui se rencontrent dans le noir. Puis il ouvrit sa portière et sortit du véhicule. Je le regardai commander, payer, déposer la monnaie dans la boîte pour le téléthon. Puis il attendit, immobile, le dos droit, les yeux rivés sur le menu comme s’il y lisait son propre arrêt de mort. Aucune distraction. Aucun téléphone. Une solitude absolue, presque sacrée, l’enveloppait comme un linceul.

Quand il revint, il frappa à la vitre. Je lui ouvris. Il déposa le sac et le plateau sur le siège. " Si ça vous dérange pas, je vais manger dehors ", me dit-il en s’appuyant contre la portière arrière.

La pluie avait cessé. L’air sentait la terre mouillée et quelque chose de plus ancien, de plus funèbre.
" Ça vous dirait de me rejoindre ? Il fait presque beau dehors.
- Impossible, je vous l'ai déjà dit."
Il sourit à nouveau, ce sourire tendu, hanté. " Je peux pas  vous en vouloir."

Il mangea lentement, presque religieusement. Entre deux bouchées, il contemplait le ciel où les nuages s’écartaient enfin, révélant une lune gibbeuse, énorme et blafarde, qui semblait nous observer comme un œil malade.

" Vous avez l’air bien plus jeune que moi", murmura-t-il. Je restai silencieux. " Quand j’étais petit, ma mère m’emmenait au McDonald’s après la messe. Je prenais toujours un cheeseburger. Sans frites. Parfois deux… mais un seul suffisait. Ils étaient énormes à l’époque." Il montra l’espace entre son pouce et son index, comme s’il mesurait un souvenir qui s’effaçait.
" L’inflation", répondis-je machinalement.
" Ouais… Mais ce n’était pas que ça. C’était… autre chose. Une époque où les choses avaient encore du goût. Même si les hamburgers étaient deux fois plus épais qu'aujourd’hui, je savais déjà que rien ne serait plus jamais pareil. Rien n’est plus pareil." 

Il termina son repas, jeta l’emballage dans une poubelle proche et but son soda d’un trait. Puis il rota discrètement, presque poliment, comme un homme qui sait qu’il va bientôt commettre l’irréparable.

De retour dans la voiture, il boucla sa ceinture et murmura : " Dites… vous pouvez m’emmener où je veux, n’est-ce pas ?" 
J’acquiesçai. " Aucun problème.
- Bien. Alors oubliez l’adresse sur le Post-it. Je vous indiquerai où aller."

Un frisson glacé me parcourut l’échine. Ma vie était-elle sur le point de basculer ? Son visage ne trahissait pourtant aucune menace. Seulement une gravité infinie, un homme qui avait déjà accepté son sort.

Il changea de station sur l'autoradio. Après quelques bribes de bruit, il s’arrêta sur un morceau de jazz ancien : In a Sentimental Mood, Duke Ellington et John Coltrane. Le saxophone glissait comme une lame lente dans l’habitacle. Mes parents écoutaient ça quand j’étais enfant. Ils dansaient dans le salon au soleil couchant. Moi, le nez dans un livre, je ne comprenais pas ce qui les faisait sourire ainsi dans la lumière mourante. Maintenant, je comprenais peut-être.

Il me guida à travers des rues résidentielles plongées dans le noir, des zones industrielles où les entrepôts ressemblaient à des mausolées, puis une école vide qui semblait hantée par des rires d’enfants disparus. Enfin, il me fit tourner au coin d’un pâté de maisons et me demanda de me garer.

Dans l’obscurité, je ne vis rien d’abord. Puis mes yeux s’habituèrent. Deux voitures de police étaient stationnées devant un immeuble de pierres sombres. Immobiles. Menaçantes.

" Je l’aimais", murmura Blaireau. Sa voix était à peine plus forte qu’un souffle. " La femme avec qui je travaillais… Je l’aimais plus que tout au monde.
- Je me souviens d’elle", répondis-je, la gorge nouée. " Quoi que vous pensez faire… vous n’êtes pas obligé de le faire."

Il sourit, et pour la première fois, une fossette creusa sa joue comme une cicatrice.
" Il est trop tard pour ça. Faites demi-tour et ne dépassez pas la gare. 
- Vous n’êtes pas obligé…" 

Il ne répondit pas. Il descendit de la voiture, tapa deux fois sur le coffre. J’ouvris. Il prit le sac de sport, revint s’asseoir un instant et sortit une boîte en bois laqué noir, ornée d’une croix blanche stylisée sur le couvercle.

" Ne l’ouvrez qu’une fois rentré chez vous", murmura-t-il en me la déposant sur les cuisses.
" Vous êtes sûr ?" 

À peine les mots étaient-ils sortis que je regrettai déjà cette question.

Il porta un doigt à ses lèvres. " Je ne dirai rien." Il récupéra son revolver dans la boîte à gants, le glissa dans la poche de son coupe-vent, et referma doucement la portière, comme on referme un chapitre. Puis il marcha lentement vers le poste de police, silhouette immense avalée par les ténèbres.

Je mis le contact. Les phares clignotèrent une fois avant que je ne les éteigne. Ma main tremblait sur le volant. Des larmes brûlantes coulaient sur mes joues sans que je m’en rende compte. Une douleur sourde me déchirait l’estomac. J’ouvris la portière et posai un pied sur le trottoir. La course était terminée. Je l’avais conduit là où il voulait. Mais je ne l’avais pas arrêté. Pourquoi n’avais-je rien fait ? Le silence était absolu. Aucun oiseau. Aucun bruit de vie. Seulement le bourdonnement lointain d’un transformateur et le froissement timide de quelques feuilles mortes.

Puis les cris commencèrent. Des lumières s’allumèrent aux fenêtres des immeubles environnants. Des silhouettes hagardes apparurent, arrachées à leur sommeil par l’horreur qui se déroulait de l’autre côté de la rue. Je partis avant que les cris ne cessent. Je voulais pas entendre son dernier coup de feu.
De retour chez moi, sous la lumière blafarde d’une unique ampoule de cuisine, je posai la boîte sur le plan de travail. Elle était lourde. Lourde comme un secret trop longtemps gardé. Je glissai un ongle sous le couvercle. À l’intérieur, reposait une putain de saloperie de montre Patek Philippe noire à 350 000 balles si c'est pas plus, parfaite, immaculée, sans la moindre trace de doigt ou de ketchup. Une montre qui, je le compris alors, ne reviendrait plus jamais en arrière.

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Merci pour votre inconditionnel soutien qui me va droit au cœur
... ainsi qu'au porte-monnaie
ou
et à très bientôt ! 

28 févr. 2026

1155. La Peste du Rire

 

LA PESTE DU RIRE

On prétend que toute tragédie digne de ce nom commence par un rire.
C’est le premier truc que j’ai prononcé quand on m’a fait asseoir face à l’inspecteur. La salle d’interrogatoire sentait le café éventé, la moquette imbibée de vieux deuils et cette odeur métallique très discrète que dégage le sang quand il tente de se faire passer pour du mercurochrome. Une lumière jaune sale coulait entre les lames de store du soupirail, faisant danser des particules de poussière comme des applaudissements qui refusent de s’arrêter.


" Détendez-vous", qu'il me dit, sans conviction. " C’est pas vous qu’êtes sur le banc des accusés."
Je laisse échapper un petit rire de scène, celui qu’on réserve aux spectateurs qui croient encore qu’ils contrôlent la soirée.
" Vous seriez surpris du nombre de fois qu'on m'a dit ça." 

Le voyant rouge de l’enregistreur s’est allumé. Une pupille minuscule clignote, telle une accusation. 

Avant les feux de la rampe, avant les caves humides et les rires payants, il y avait eu une maison où personne ne pleurait jamais. Ma daronne répétait que les larmes attiraient les ombres jalouses. Alors on riait. Aux enterrements. Aux factures de gaz et d'électricité. Aux ambulances qui repartaient sans sirène.  J’avais cinq ans quand mon père a glissé sur du verglas noir posé sur le bitume. Maman s’est penchée au-dessus du corps inerte et elle a ri – un rire aigu, cassé, qui continuait même quand sa voix s’est brisée comme la tête fêlée de mon pater sur le trottoir. Ce son est resté en moi comme une note tenue sur une corde trop tendue. Depuis ce jour, j’ai su que le rire pouvait faire office de pansement, de suture, de tombeau discret.

" Tout a commencé par un rire", j'ai murmuré à l’inspecteur.

Le club s’appelait Le Rire en Cave. Un nom qui sonne comme une mise en garde quand on y repense après minuit. Dehors, les néons crachaient du rouge et du bleu sur des visages fatigués. Dedans, les murs noirs suintaient par endroits ; on devinait des anciennes taches d’humidité comme des ecchymoses qu’on aurait tenté de dissimuler sous du fond de teint.
Le micro était tiède au toucher, presque vivant. Le comédien qui passait avant moi avait servi une vieille blague sur les pingouins et les ministres. La salle avait ri par politesse, un rire collectif bien huilé, le genre qui dit « Nous allons tous bien, n’est-ce pas ? ».  Quand il a quitté la scène, les applaudissements se sont éteints.

Mais quelque chose est resté suspendu dans l’air. Un rire.
Très bas.
Pas vraiment humain.  Le barman a levé la tête, croyant à un problème de sono. Le technicien est monté sur une chaise, a trifouillé les câbles. Rien.  Et pourtant il était là, ce rire sourd, venant de nulle part et de partout à la fois. Des planches. Des tuyaux. De l’intérieur des murs.  Je suis monté sur scène à mon tour. Le tabouret grinçait tout seul. J’ai effleuré le micro. Il était brûlant.  Derrière le bar, une vieille affiche jaunie vantait une tournée oubliée. En tout petit, presque illisible : « La peur et la farce partagent la même chute ». J’avais toujours trouvé ça malin comme accroche-cœur.
Maintenant, je pense que c'était un avertissement...

L'inspecteur incline son stylo. " Vous voulez dire que les rires se sont propagés ?
- Je veux dire que ça a évolué."

Une semaine plus tard, je suis remonté sur scène.
J’ai parlé de mon père. Du verglas. Du rire brisé de ma mère devant le crâne brisé de mon vieux.  Au début, rires gênés. Puis rires plus francs. Puis rires trop forts.  Une vieille au troisième rang n’a plus pu s’arrêter. Ses côtes sautaient sous son chemisier. Ses amis lui tapaient dans le dos, lui tendaient un verre. Elle riait comme si elle se noyait dedans. Ses larmes coulaient en filets noirs de mascara.  Elle a basculé de sa chaise.
Les vigiles l’ont emportée, toujours secouée de hoquets hilares. Et là, ça a commencé. Quelqu’un au fond a ri.
Puis quelqu'un d'autre.
En moins de dix secondes, la salle entière hurlait de rire – pas à cause de moi, mais à cause de la vioque. Je suis resté immobile sous les spots.
Sous mes pieds, le plancher vibrait légèrement, comme si quelque chose d’énorme respirait juste en dessous.

Deux jours plus tard, un homme est mort devant son écran, plié en deux devant le journal télévisé. Sa cage thoracique continuait de tressauter quand les urgentistes ont fermé la housse. J’ai souri en le voyant sur la vidéo.
Pouvais pas m’en empêcher.
Le silence attire trop l’attention.

" Tout ça ne vous a pas paru étrange ? me demande l'inspecteur.
- Tout est normal si c'est populaire."

Puis vint le rire contagieux.

La fièvre rieuse se propagea plus vite que la vérité sur les couilles de notre première dame. On l'attrapait dans les bus, les ascenseurs, même dans les moments de silence. Si soudainement que le sourire d'un inconnu pouvait vous couper le souffle. Les médias (rarement unanimes) la baptisèrent « La Peste du Rire ». Des couples qui ne s'étaient pas adressé la parole depuis des mois se mirent à rire ensemble. Certains postèrent des photos en panique, avec le hashtag #pourlemeilleuretpourlepire, attendant en vain des « like », tandis que les rires continuaient de fuser.

Des professeurs s'effondrèrent en plein cours. Les élèves souriaient en coin dans le silence surprenant. Un enterrement devint viral lorsque le prêtre glissa sur l'herbe mouillée et se retrouva à plat ventre sur le cercueil comme s'il voulait le trousser. Les personnes présentes applaudirent pendant cinq minutes d'affilée. Chidalgo, la conasse de maire, se filma en direct en train de rire pendant six minutes, avant de finalement s'écrier : « Arrêtez de filmer, s'il vous plaît ! » Personne ne l'écouta.

L’inspecteur croise les bras. " Et vous, vous l’avez attrapée, cette… fièvre du rire ? 
- Je suis né avec." 
Il fronce les sourcils. " Quel genre de rire ?
- Le genre discret. Celui qui arrive quand le chagrin met une cravate et part bosser. Celui qui dit « tout va bien » pendant que les poumons se remplissent d’eau." 

Il hésite. La bande bourdonne.

" Je l'appelle le rire silencieux. Ça sonne comme un soulagement, mais c'est comme se noyer. C'est ce qui arrive quand un cri apprend les bonnes manières."

Mes mains tremblent sur la table. Je les ai plaquées à plat. Elles continuent de trembler quand même. 

" Il y a un moment, juste après que le rire s'éteigne, où le corps oublie à qui qu'il appartient. Les poumons se souviennent encore du rythme. Le cœur, lui, non. C'est là que je vis, dans cette pause."

L'inspecteur observe mes mains. Je les ramène sur mes genoux. Il ne dit rien. Tant mieux – le silence est le seul public honnête. Il fait glisser un album photos devant moi. Des bouches grandes ouvertes. Des yeux exorbités. Des visages figés dans une joie atroce. " Vous reconnaissez quelqu’un ?"
Je pointe du doigt. " Celle-là en veste verte. Et puis celle-là qui se tortille. Et celle du milieu aussi." 
Il referme le dossier d’un geste sec. " La reconnaissance faciale dit qu’il n’y a qu’une seule personne sur toutes ces photos." 

Je souris. Ça me coûte trois doigts de zygomatiques et un bras de risorius.
" Vous déconnez ?
- Vous étiez sur scène.
- Eux aussi. 
- Cinquante-huit morts.
- Autant de silence gagné."

Un léger tressaillement traverse ses lèvres. Un petit ricanement lui échappe. Le miroir lui renvoie le son, l'étirant. Il porte la main à sa gorge, un peu trop tard. Le ricanement se transforme en rire. Le son se répercute contre les murs, s'allonge, devient liquide.
Je lui murmure : " Vous devriez pas rire dans une pièce aussi exigüe. Ça résonne trop vite."

---o---

L’enregistrement s’arrête là.
Ou plutôt, il est corrompu à partir de là.
On entend encore, paraît-il, sous les parasites, un rire qui se noie, et dessous, très loin, un murmure : "Au secours, à l'aide …"

On m’a mis à l'isolement.
Les gardiens portent des casques qui diffusent un bruit blanc, genre un train de banlieue traversant des aiguillages.
Les infirmiers chantonnent des berceuses en marchant dans le couloir. Pourtant leurs épaules tremblent toujours.
Ils font semblant de tousser.

Vous voulez la vérité ? Ils étaient tous à moi. Absolument tous. Le Rire a ouvert la porte. La Nervosité a comblé les fissures. La Contagion s'est assurée que tout le monde l'entende. Et en dessous, le Silencieux attendait patiemment.

Ce n'était pas de la joie. C’était jamais de la joie. C’était une façon de hurler sans que personne ne s’en rende compte. C'était un besoin, un appel à l'aide pour que quelqu'un écoute la douleur sans la transformer en comédie. Une demande d’écoute déguisée en spectacle.

Derrière mes yeux, des scènes se rejouent en visions errantes : des confessionnaux au clair de lune, des murs mouvants, des séries sans fin dont chaque épisode change de décor. Vous aimeriez ça, inspecteur. C’est d’un humour noir.

---o---

Ils envoient un nouvel interrogateur, jeune, frais et dispo, du genre à croire encore que l'empathie est stérile. Il apporte du café qu'il ne boira pas.
" Éprouvez-vous des remords ?
- Bien sûr. À chaque fois que quelqu’un rit, je l’entends."
Il arrête l'enregistreur. " Alors, que voulez-vous ?"
Je me penche suffisamment près pour que mon souffle embue la vitre qui nous sépare. " Juste entendre de nouveau le silence."

Il rit à moitié, par réflexe, par habitude, puis se reprend et s'en va. La lumière vacille, virant à l'ambre puis au blanc, tandis que la poussière flotte comme des fantômes esquissant des révérences importunes.
J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Il y a des rires qu'il vaut mieux ne pas entendre. La vidéo s'arrête là.

---o--- 

Des années plus tard, ils ont aménagé un grenier au-dessus du plafond de la salle d'interrogatoire. Des cartons d'affaires non résolues s'y entassent sous la même lumière vacillante. Parfois, les gardiens jurent entendre des rires venant de là-haut – des rires étouffés, presque polis, comme si quelqu'un essayait de pas déranger. Parfois, la nuit, dans le noir absolu de ma cellule, j’entends aussi le plafond craquer doucement.

Ils ont vérifié une fois, n'y ont trouvé que de la poussière et une légère odeur de café brûlé. Pourtant, plus personne n'y entrepose rien. Ils l'appellent le Plafond. Pas vraiment de quoi rire. À moins que vous ne connaissiez la blague de l'araignée qui y squatte...

Et moi, je reste assis dans le noir, la bouche ouverte, sans qu’aucun son n’en sorte. Parce qu’il y a des rires qu’il vaut mieux ne jamais laisser sortir. Et d’autres qu’on ne pourra plus jamais faire taire.

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30 janv. 2026

1150. Comité de Planification Future

 

COMITÉ DE PLANIFICATION FUTURE

De retour dans la voiture, Gavin Newsom, le président fraîchduleusement élu, poussa un soupir de soulagement. Pas un cheveu ne dépassait, malgré l'alerte météo extrême. Son discours d'investiture s'était déroulé à merveille, comme il le savait. Il s'y était entraîné depuis l'âge de dix ans devant la psyché de ses deux papas. Tout en contemplant le paysage avec satisfaction par la vitre, il perçut vaguement une voix à côté de lui.
   
" Discours fantastique comme toujours, Monsieur le Président ", ces mots résonnèrent comme une extase. " Vous avez évidemment reçu le programme de votre première journée, mais l'équipe de préparation souhaiterait savoir s'il y a un point particulier sur lequel vous aimeriez vous concentrer ?
- Le peuple américain ?" Il adressa à son assistante un sourire charmeur. Elle lui rendit son sourire, un peu forcé toutefois.

" Tout à fait, Monsieur le Président." Elle marqua une pause. " Bien que j'ai dans l'idée qu’ils pensaient à des domaines plus politiques.
- Je vois." Gavin jeta un coup d'œil au discours posé sur ses genoux. " Dans ce cas, je suppose que mes priorités seront l'espoir, le progrès woke, un futur inclusif, une Amérique pour tous les genres, tous les pronoms, tous les smoothies végans, et du Fentanyl pour toutes les bourses" Sa mâchoire se crispa tandis qu'il fixait pensivement le vague.
" Formidable, je vais le noter", murmura Dana sans trop s'y attarder. " Comme vous pouvez le constater sur l'itinéraire, votre premier rendez-vous est avec le Comité de Planification Future. Nous y avons consacré trois heures." 

Gavin cligna des yeux.
- Le qui de quoi ?
- Aucune idée, Monsieur.
- Vous pouvez pas demander à l’équipe de transition ?
- Eux non plus n'en savent rien. Mais ils ont dit que c’était super hyper important.
- Comment ils savent que c’est important s’ils savent même pas ce que c’est ?
- Parce que le nom est chiant à mourir", expliqua Dana avec la sagesse des gens qui ont survécu à trop de PowerPoints. " Monsieur le Président, vous êtes resté trop longtemps en Californie. À Washington, plus le nom d’un comité est soporifique, plus il est dangereux. C’est comme les médicaments : si ça s’appelle « Joyeuse Pilule du Bonheur », c’est du sucre. Si ça s’appelle « Comité inter-agences de supervision des flux entropiques multidimensionnels », c’est qu’ils préparent l’apocalypse en silence."  

Gavin renifla avec l’élégance d’un roi qui vient de sentir une chaussette oubliée depuis trois jours.
" Donc ma réunion de cet après-midi avec le « Comité de gestion des risques existentiels top secrets ultra-confidentiels »… c’est du pipi de chat ?
- Exactement, Monsieur. Une banale formalité protocolaire. Café, baise-mains, lèche-culs et gaufrettes." 

La Maison-Blanche était désormais en vue. Le moment dont Gavin avait toujours rêvé était sur le point d'arriver, et pourtant il semblait ailleurs. Dana observa le dirigeant du monde libre répéter sans cesse « Comité de planification future » jusqu'à ce que le cortège s'arrête.
Dès son entrée, le président fut assailli de félicitations et de poignées de main de la part de ses collaborateurs de campagne et de ses alliés politiques. Il saluait chaque caméra d'un sourire familier et d'une salutation expéditive, se frayant un chemin à travers la foule en liesse.
Mais bientôt, il se retrouva avec son équipe rassemblée dans un long couloir. Ses aides s'écartèrent tandis qu'un fonctionnaire anonyme, doté d'une habilitation de sécurité que Gavin n'avait jamais vue auparavant, le conduisait dans une petite pièce qui était en fait un ascenseur.
Aucun bouton ne fut actionné. Il n'y avait aucun bouton. Pourtant, l'ascenseur descendit. Après avoir devalé ce qui lui sembla représenter quelques trente étages, la porte s'ouvrit, l'employé s'écarta et fit signe à Gavin qu'il pouvait sortir.
Alors que les portes se refermaient, un froid inhabituel le saisit. Qu'était-ce ? De la peur ? De l'angoisse ? De la solitude ? C'était la première fois que Gavin se retrouvait seul depuis son accession au poste de gouverneur de Californie, plus de onze ans auparavant. Il s'avança prudemment dans le couloir vers une porte en bois sans prétention portant l'inscription « Comité de planification future ». Après avoir pris son élan, il frappa trois fois, et la porte s'ouvrit.
 
" Bonjour Monsieur le Président ! Je suis le général Glücksman. Veuillez entrer, je vous en prie !"

Le général Glücksman était un homme imposant, au visage en forme de pelle et au nez crochu. Il serra chaleureusement la main de Gavin et l'accompagna jusqu'à une petite table  où deux autres personnes, un homme et un monsieur-madame, étaient déjà installées.
 
" Voici le général Myers et l'amirale Levine", dit-il en hochant la tête. Aucun des deux ne se leva. " Ensemble, nous formons le Comité de planification future." Le général prit place en face du président et le regarda avec un sourire confiant.
" Très bien, vous devez me dire ce que -
- Oh là là, quelle impolitesse de ma part ! " Le général se leva d’un bond avec l’aisance d’un homme bien plus léger. " Désirez-vous boire quelque chose ? De l’eau, un café, ou quelque chose d’un peu plus kitsch comme du lait d'amande ?"
- Non. Je voudrais juste savoir-
- Excusez-moi pour le manque de snacks, vous devez mourir de faim ! Je crains que nous ne recevions pas beaucoup et, eh bien, il est difficile d'obtenir des financements du Trésor quand on ne peut pas leur dire exactement ce qu'on fait", gloussa-t-il.

Après trois tentatives ratées pour tenter de placer un mot, Gavin finit par aboyer : " Général Glücksman, asseyez-vous et dites-moi ce que vous foutez ici à cent mètres sous terre !"  

Silence. Regards entendus entre les trois militaires. Glücksman soupira, retourna à la table et s'affala sur la chaise qui avait déjà bien souffert. " Que fait le Comité de planification future ?" Un silence gêné s'installa tandis que le trio échangeait des regards entendus.

L’amirale Levine prit la parole d’une voix de robot sexuellement frustré :  " Nous surveillons de prés la plus grande menace jamais rencontrée par les États-Unis."  
Gavin bomba le torse. " La Chine ? Pas de souci, j’ai la carotte et le bâton. La carotte c’est le marché, le bâton c’est la Navy. On va les caresser dans le sens du poil jusqu’à ce qu’ils nous échangent des Tesla contre du Fentanyl en gros."  

Silence de mort. Le deuxième général, le moins étoilé des deux, toussota.
" Non Monsieur… pas la Chine.
- Ne me dites pas… la Russie alors ! Vous avez raison, Levine, le Kremlin représente une menace plus immédiate", proclama Gavin, retrouvant son assurance sans effort. " Encore une fois, il faudra employer la carotte et le bâton. Mais cette fois, on va leur enfoncer la carotte dans le cul, pas comme ce molasson de Zelenski, une carotte encore plus grosse, plus longue, plus dure… et plus rapeuse et ensuite on leur enfoncera aussi le baton pour bien bourrer tout ça."  

La « monsieur-madame » le regarda avec incrédulité ; son regard sombre laissait transparaître une perplexité à peine dissimulée – une émotion qui semblait étrangère à ses yeux bruns comme de la mélasse. Les paroles fleuries s'éteignirent comme par magie, tandis que le sourire charmeur de Gavin disparaissait presque aussi vite qu'il était apparu.
Nouveau silence encore plus gêné. Glücksman finit par lâcher, avec la tête de quelqu’un qui annonce à sa grand-mère que son chat est mort :  " Monsieur le Président !" Le sourire jovial du général Glücksman demeurait, mais son regard était fatigué. " Je vous en prie, monsieur le président, n'abordons pas le sujet de cette conversation par élimination. 
- En fait, Monsieur le Président," intervint le général Myers, " l'amirale Levine ne faisait référence ni à la Chine ni à la Russie. Elle faisait référence à… 
- Allez-y, dites-moi tout." Gavin n'avait quasiment jamais été interrompu de sa vie, mais, une fois de plus, la curiosité l'emporta. " Quelle est donc cette grande menace pour la sécurité ?
- Eh bien… ce sont les envahisseurs étrangers."  

Gavin serra les mâchoires et fixa le lointain. " Écoutez, Glücksman, je sais que l'administration précédente avait des positions intransigeantes, mais je ne qualifierai jamais les migrants en situation irrégulière d'« envahisseurs étrangers ». Ce sont des êtres humains en quête d'une vie meilleure et de très bons électeurs, même si nous devons maintenir des frontières fortes, notre grande nation a été fondée sur -
- Excusez-moi, Monsieur le Président, vous avez mal compris. Nous ne parlons pas d'étrangers venus de la frontière sud. Nous parlons d'extraterrestres… d'étrangers venus… de l'espace !" Glücksman eut au moins la décence d'afficher une mine gênée en prononçant le dernier mot. 

Gavin explosa de rire pendant huit secondes pleines, puis s’arrêta net quand il vit que personne ne se marrait avec lui.  " Attendez… vous êtes sérieux ?
- Tout ce qu'il y a de plus sérieux, monsieur le président". 

S'ensuivit un échange prévisible et répétitif, Glücksman tentant d'expliquer la situation tandis que Gavin rejetait systématiquement ses explications, les qualifiant de plaisanterie, peut-être d'initiation ou de pari de bureau. L'impasse fut débloquée lorsque Glücksman fit remarquer que l'ascenseur ne serait pas remis en service avant plus de deux heures. Le Président ferait donc bien de l'écouter.
  
" Très bien, disons que je morde à l'hameçon. Pourquoi représentent-ils une telle menace ?
- Eh bien, c'est très compliqué, Monsieur le Président, mais je dirais que ça se résume à deux choses. Premièrement, c'est une race intergalactique expansionniste et sanguinaire, un peu comme celle de mes ancêtres soit-dit en passant, uniquement obsédée par le dépouillement, l'asservissement et la mise en esclavage des autres espèces." Gavin frissonna. C'était une drôle de plaisanterie. " Deuxièmement… nous avons fait une très mauvaise première impression.
- Une mauvaise première impression ?
- Il y a près d'un siècle, l'un de leurs explorateurs s'est écrasé à Roswell, au Nouveau-Mexique", poursuivit Glücksman en se penchant en avant. Cela lui semblait familier. " À cette époque, le Comité avait déjà été créé. Nous avions une stratégie", soupira-t-il. " Mais la CIA a retrouvé l'explorateur avant nous…
- Et qu’ont-ils fait ?
- Ils l’ont capturé, euthanasié et ont pratiqué une autopsie secrète sans raison apparente. Les relations sont très tendues depuis." 

Gavin croisa le regard de Glücksman. Un bleu électrique rencontra un brun impassible tandis qu’ils s’observaient de part et d’autre de la table. Gavin cligna des yeux. " Très bien, je vais supposer que ce que vous me dites est vrai. Quelle est notre relation avec ces… étrangers ? " Il jouait le jeu, mais il refusait d'utiliser le mot « extraterrestres ».
" Comme je le disais, la situation est instable. Ils ont menacé d'envahir le pays à plusieurs reprises, mais -
- Attendez. Que voulez-vous dire par « ils ont menacé d'envahir » ? Comment le savez-vous ?" 
Glücksman fronça les sourcils. " Eh bien, ils nous l’ont dit.
- Comment ? Ils vous ont contactés ?
- Pardonnez-moi, Monsieur le Président, j'aurais dû le préciser. Ils communiquent par des signaux lumineux envoyés vers notre planète. Vous les connaissez peut-être sous le nom d'aurores boréales. Bref… 
- Bien essayé. Il existe une explication scientifique aux aurores boréales." 
Bauer soupira. " Et de quoi s’agit-il, Monsieur le Président ?
- Eh bien, le soleil émet de l'énergie qui frappe l'atmosphère et se transforme en électricité, enfin… pas de l'électricité à proprement parler, mais une sorte d'électricité spatiale ionisée… une ionisation verte qui se réfracte sur… vous savez… la haute atmosphère pour donner au ciel sa couleur… verte.
- C’est ce qu’on raconte aux écolos et aux influenceurs Instagram, Monsieur. En réalité c’est une espèce de Morse cosmique".  

Gavin commence à transpirer sous son brushing indestructible.  " Et… ils veulent quoi ?
- Nous envahir, monsieur.
- Bon, Glücksman, les extraterrestres vous ont fait part de leurs intentions grâce aux aurores boréales", soupira Gavin, partagé entre une angoisse existentielle et une irritation extrême, selon que tout cela soit vrai ou non. " Qu'est-ce qu'on fait ? On les atomise ? " 

Glücksman esquissa un sourire ironique. " Pardonnez-moi, Monsieur le Président, mais menacer les extraterrestres avec des armes nucléaires, c'est comme une fourmi-
- D’accord, je comprends.
- Laissez-moi terminer. C’est comme une fourmi qui menacerait un éléphant avec une feuille de pissenlit particulièrement pointue. Nous disposons de peu d’informations sur leurs capacités militaires, mais s’ils envahissaient notre territoire, nous ne survivrions pas trente secondes.
- Trente secondes ?
- Oui, le temps approximatif qu'il leur faudrait pour garer leurs vaisseaux." 

Gavin se laissa retomber sur sa chaise, abasourdi. Muet pour la première fois de sa vie. L'amirale et l'autre général, qui attendaient leur tour en silence, levèrent les yeux, perplexes, jusqu'à ce que Glücksman intervienne. " Heureusement, nous avons une arme secrète. Une arme dont ils ne peuvent même pas imaginer l'existence"

Gavin se pencha en avant, captivé par les paroles du général. En réalité, il soupçonnait Glücksman de savourer le suspense. " Et quelle est-elle, Glücksman, nos F35, nos THAAD ?
- Des histoires, Monsieur le Président", répondit-il doucement. " Nous pouvons raconter des histoires.
- Putain Glücksman ! Je m’attendais à une Étoile de la Mort ou un truc dans ces eaux-là." Gavin passa ses mains dans ses cheveux. Étrangement, toujours impeccables. " Des histoires ? C’est quoi ce délire Disney ? " Le regard de Glücksman ne faiblit pas. Le type affable qui avait offert un verre à Gavin près d’une heure plus tôt avait disparu depuis longtemps.
 
" Monsieur le Président, comment savez-vous qu’il n’y a pas d’Étoile de la Mort dans l’espace ?
- Je suppose que c'est une question toute rhétorique ?
- Pas du tout, monsieur le président. Répondez à la question." 

Gavin fixa une fois de plus les yeux imperturbables. " Eh bien, je suppose que je sais que ça n'existe pas parce que c'est de la fiction de chez Lucas. Je l'ai vue dans un dans un des ses films.
- En effet !" Les yeux de Glücksman s’illuminèrent. " Les êtres humains peuvent concevoir des choses qui n’existent pas. Les extraterrestres, eux, en sont incapables." 
Gavin resta de marbre. " Glücksman, j'ai encore l'impression que vous me faites patienter jusqu'à une conclusion. Pourriez-vous, juste cette fois, aller droit au but ?
- Bien sûr, Monsieur le Président", répondit Glücksman avec un sourire radieux, imperturbable. " Nous savons, d'après leurs communications, qu'ils ont recueilli à distance une quantité considérable de données sur notre mode de vie, mais ils sont incapables de distinguer le vrai du faux. Ils ne comprennent même pas le concept de fiction ! Prenez votre exemple précédent. Ils ont analysé les films Star Wars comme s'ils se déroulaient dans la réalité. Nous pensons donc qu'ils nous craignent.
- Ils nous craignent parce qu’ils pensent que nous avons construit une Étoile de la Mort ?
- Essentiellement, oui. Et pour mille autres raisons également." Un éclair de folie brilla dans les yeux de Glücksman. " Monsieur le Président, toutes les œuvres de fiction que nous avons jamais créées sont considérées par eux comme des faits réels. 

Gavin prit une profonde inspiration tandis que les rouages ​​de sa pensée tournaient à plein régime.

" Donc, votre solution consiste à faire plus de films du genre Star Wars ? Donc… notre arme secrète… c’est Hollywood ?
- Eh bien, oui, en partie. À votre avis, pourquoi ces suites lamentables ont-elles été réalisées ? Nous avons aussi produit des franchises de super-héros à la chaîne pour ne rater aucune occasion. Ce que vous devez comprendre, c'est que ces extraterrestres ont été tenus à distance uniquement par notre imagination, par les histoires que nous créons ! Et TikTok. Et les mèmes. Et les fanfics wattpad de 800 pages sur des loups-garous polyamoureux. Ils sont persuadés qu’on a une armée de super-soldats volants, une Étoile de la Mort dans le garage de la Zone 51, et qu’on peut invoquer Godzilla en chantant l’hymne national à l’envers."  

Gavin se prit la tête dans les mains.  " Attendez… donc les suites pourries de Star Wars… c’était pour faire peur aux aliens ?    
Gavin avait du mal à s'enthousiasmer outre mesure à l'idée qu'une race extraterrestre sanguinaire (dont il ignorait l'existence) soit dissuadée d'une invasion par de simples films de science-fiction de qualité moyenne. Il tenta néanmoins le coup. " C’est une excellente nouvelle, Glücksman. Eh bien, il va me falloir du temps pour digérer tout ça… peut-être toute ma vie. En attendant, je voudrais que ce soit clair. Nous nous rencontrerons toutes les deux semaines jusqu’à la fin de mon mandat. Ça vous va ?
- Très bien, Monsieur le Président, je vois que vous serez bien plus impliqué que votre prédécesseur.
- Je parie que vous dites ça à tous les nouveaux présidents", sourit Gavin, son sourire gagnant faisant timidement son retour. " Et… qu'en est-il du mur dans l’espace que Trump voulait construire ?
- On l’a fait passer pour un délire. En réalité on l’a construit. En Lego. Mais ils ne savent pas que c’est du Lego. Ils pensent que c’est en adamantium vibranium pur."
- Bon, et bien si c'est tout ce que vous aviez pour moi, je devrais vraiment remonter en surface.
- Mais Monsieur le Président, il nous reste encore deux heures et il y a encore tellement de choses à discuter.
- Encore ?" Gavin eut l’impression que son esprit avait été découpé en morceaux, frit et servi avec une généreuse portion de mayonnaise.
" Oui ! Je passe maintenant la parole au général Myers pour le deuxième point à l'ordre du jour."

Le second homme leva les yeux de ses paluches qu'il malaxait depuis une bonne demi-heure et Gavin le remarqua enfin. Mais avant même qu'il ait pu dire un mot, ses lèvres charnues se mirent à cracher des syllabes courtes et saccadées comme une mitrailleuse. Et le ballet recommença.
 
" Monsieur le Président, il est grand temps que nous discutions également des sept menaces persistentielles que représentent le réchauffement climatique, le Covid, le Yeti, le Bigfoot, le Kraken, le Dahu et le monstre du Loch Ness…

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