Bienvenue, curieux voyageur

Avant que vous ne commenciez à rentrer dans les arcanes de mes neurones et sauf si vous êtes blindés de verre sécurit, je pense qu'il serait souhaitable de faire un petit détour préalable par le traité établissant la constitution de ce Blog. Pour ce faire, veuillez cliquer là, oui là!
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27 août 2025

1102. L'Intégrale de l'Arc à Robin

 

L'INTÉGRALE DE L'ARC À ROBIN

Les yeux de la classe avaient du mal à suivre ce qui se déroulait sur le tableau noir. La poussière de craie volait comme la fumée d'une mèche de pétard du même nom sur le point d'exploser. La main de Robin se déplaçait tel un piston, cliquetant sur le tableau dans un brouhaha d'arcs, de symboles et de paraboles. Les fractions se réduisaient à des racines carrées, les cosinus se séparaient et se rejoignaient, les intégrales se courbaient en boucles élégantes. Criii-craaa, criii-craaa, criii-cr-cr-craaa, la craie frappait de plus en plus vite, chaque coup atterrissant tel un tir de sniper. Des murmures s'élevaient dans son dos comme des étincelles jaillissant d'un fil électrique, crépitant plus fort, de plus en plus fort, plus sauvagement.

" C'est une intégrale de longueur d'arc de parabole, Robin, tu ne peux pas la résoudre ! " haleta Mme Compas.
    
Il ne s'arrêta pas, se contentant d'un sourire en coin, empli de secrets. Il fit tourner le puzzle mentalement – ​​à l'envers, puis à rebours, puis de haut en bas – le résolvant plus vite que ses doigts ne pouvaient le suivre. Puis, après un dernier coup de craie sur le tableau telle une griffe, il balança la craie en arrière comme une jeune mariée balançant sa jarretière. Sans même regarder, il le savait : plusieurs mains s'étaient levées pour l'attraper. Il se retourna et découvrit Mme Compas qui fixait le tableau d'un air qui disait qu'on venait de lui révéler la réponse à l'origine de l'univers.

" Personne ne résout ça en moins d'une semaine ", murmura-t-elle en secouant la tête, incrédule, envoyant ses lunettes glisser en bas de son nez comme si même elles n'arrivaient pas à croire ce qu'elles avaient devant les verres. Presque respectueuse, elle demanda : " Comment… comment as-tu appris à faire ça ? " 
Il haussa simplement les épaules. " J'ai lu le livre de Newton à la bibliothèque cet été."
 
La salle de classe explosa : les snickers tapèrent du pied, les poings frappèrent les bureaux, les voix s'élevèrent dans une cacophonie tumultueuse.

" Robin ! Robin ! Robin !
- Qui ça ?
- Robin ! Robin ! Robin !
- Robin qui qui ?  
- Robin Desbois ! "
  
" Aïe ? " Robin cligna des yeux, frottant l'endroit douloureux sur sa tête où quelque chose venait de rebondir. Un morceau de craie roula à ses pieds.
 
"Que se passe-t-il ? "
 
Le visage vide, il regarda Mme Compas comme une inconnue, comme une étrangère se profilant à côté de lui.
 
" Sais-tu résoudre l’équation ou pas ? "

Il se tourna vers le tableau. Les symboles défilaient devant lui ; malgré tous ses efforts pour les réorganiser, ils restaient obstinément indéchiffrables, comme écrits dans une langue ancienne que les dieux eux-mêmes avaient oubliée.
 
À bout de patience, Mme Compas rétorqua : " Répond !
- Je-je ne sais pas. "
 
" St-st-stupide ", railla un élève au fond de la classe.
- Ro-Rob- Robin, la bobine est cassée ", lança un autre.

Des rires éclatèrent dans la salle. La main de Mme Compas s'abattit sur son bureau tel un marteau, partagée entre pitié et exaspération.
 
" Silence ! " cria-t-elle. " Et toi," dit-elle à Robin, " je veux voir ta mère demain dans le bureau du directeur."
 
Tandis qu'il regagnait sa place, quelque chose lui accrocha la cheville – pas quelque chose d'anodin, mais un pied – et il s'écroula lourdement, tête la première. Un rire gronda autour de lui, profond et lointain comme le tonnerre.

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Le lendemain, Robin était assis face au nouveau directeur, nommé quelques semaines plus tôt. Mr. Laurimont, le précédent directeur, avait été licencié par l'académie pour avoir traité la responsable de l'association de parents d'élèves de « Putain de Babylone » et avoir mis le courriel insultant en copie à tout le corps enseignant, y compris aux parents d'élèves. Robin ignorait ce que tout ça signifiait, si ce n'est que le collège avait fermé ses portes pendant trois jours, le temps que les parents viennent déverser leur rage lors de l'assemblée suivante, et ça avait été amusant.
  
Sa mère était assise à côté de lui, ayant troqué le regard sombre qu'elle avait porté toute la matinée contre une expression polie et reconnaissante - son déguisement habituel en présence de personnes qui, selon elle, allaient la jau -sinon la ju- ger.
 
Il y avait également dans la pièce, en plus de Mme Compas, sa professeure de français, Mme Grace, et le conseiller d'orientation, le vieux Lebranchu, dont le vocabulaire semblait se résumer à trois mots : « Dites-m'en plus ». À voir leurs regards graves rivés sur lui, tels des faucons encerclant un mulot, les mains de Robin étaient moites de sueur.
   
" Madame Desbois ", commença le directeur, " nous vous avons convoquée pour discuter de certaines choses concernant votre fils Roland. 
- Robin ", corrigea Mme Desbois.
Il cligna des yeux. " Robin ? 
- Oui, il s'appelle  Robin.
- Eh bien, ce n'est pas ça qui compte ", rétorqua-t-il en agitant la main d'un air dédaigneux. " Ce qui compte, c'est… " ses yeux s'emplirent soudain d'émerveillement et d'excitation, " … qu'il soit… exceptionnel .
- Qui ça ? demanda la mère Desbois, déconcertée.
- Votre fils, bien sûr ! Qui d’autre ? 
- Robin ?
- Oui ! " s’écria le directeur, sautant pratiquement par-dessus le bureau, rayonnant.
" Mais… mais vous avez dit qu’il souffrait du pire cas de dyslexie que vous ayez vu depuis des décennies ! balbutia Mme Desbois.
- Ah !" , entonna le vieux Lebranchu, " je l'ai examiné plus en détail. Son QI est de 150 ! 
- Oh là là ! Attendez, c'est… élevé ?
- L'un des plus grands pouvoirs qu'un humain puisse posséder. Et il n'a que douze ans !"

Mme Grace pressa ses mains contre sa poitrine. " J'ai tellement honte ", dit-elle. " Je le jugeais paresseux à cause de son orthographe et de son écriture. Il s'avère que c'était un génie qui se battait pour s'affranchir de la prison des mots ! 
- Mais son bégaiement ne le freine-t-il pas ?  demanda Mme Desbois, peu convaincue.
- Avec son génie ", déclara le conseiller Lebranchu, " le bégaiement ne signifie rien.
- Il peut résoudre un tangram de quinze pièces en quelques secondes, lâcha Mme Compas.
- Il peut identifier Chopin, Mozart, Bach, Strauss, simplement en écoutant leur musique, déclara Mme Grace.
- Il ne prend pas de notes en cours, il se souvient simplement de tout !
- Son devoir « La différence entre l'empathie et la sympathie » est le meilleur que j'ai jamais lu.
- Je l'ai lu aussi", s'exclama le directeur. " Il a mieux expliqué ça que la plupart des psychologues de renom !
- Même Kévin, le plus grand tyran de l'école, le respecte. Imaginez quelqu'un d'aussi intelligent que même les tyrans disent « Non, il est cool. »
- Découvrir son esprit ", déclara M. Lebranchu, " c’est comme redécouvrir la pénicilline."

Bouleversée, Mme Desbois s'essuya les yeux avec son mouchoir. " Mon garçon ", murmura-t-elle. " Mon petit génie." Elle le répéta encore et encore en le serrant dans ses bras.
    
Tous les professeurs autour de la table applaudirent des deux mains.
 
" Robin, tu m’écoutes ?
- Devrions-nous l’inscrire au programme pour surdoués ?
- Robin ?
- Non, ce serait bien trop ennuyeux pour lui… 
- Robin!
- Hein ? " sursauta Robin. À sa grande surprise, le visage de sa mère à côté de lui ne rayonnait pas de fierté – il était noir comme un orage, sa bouche se crispait.

Secouant la tête, elle se tourna vers le directeur et demanda : " Quand pourra-t-il commencer les cours pour enfants ayant des besoins spéciaux ?"
     
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Pas pressé de retourner en classe, Robin alla flâner dans les couloirs maintenant vides. Au collège, il ne se sentait jamais à l'aise un seul instant. Le vieux bâtiment dégageait une énergie étrange et brutale qu'il ne comprenait pas. Même dans le sous-sol humide, dans les recoins où que personne n'allait jamais, il se sentait traqué.
    
" Pourquoi je dois aller à l’école ? avait-il demandé un jour à sa mère.
- Parce que c’est ce que font les enfants, lui répondit-elle.
- Mais j’aime pas ça, y-aller.
- Et pourquoi pas ? L'école, c'est la chose la plus facile qu'on puisse faire."
     
Ce n'était pas facile du tout. Quoi de plus dur que l'école, pensa-t-il. Mais il n'était pas à l'aise non plus à la maison. Il avait l'impression d'être en désaccord partout. Il y avait chez lui quelque chose de mystérieux qui ne pouvait être résolu, comme une étiquette de col de chemise qui le démangeait malgré tous ses efforts.
     
" Hé, passe le ballon ! " cria quelqu’un.
     
Surpris, Robin regarda autour de lui et réalisa qu'il s'était dirigé vers le terrain de basket. Alors qu'il attrapait le ballon qui rebondissait vers lui, la voix – celle de Thomas Daquin – retentit à nouveau.
    
" Regardez-les gars, c'est lui ! "
     
Thomas, l'un des héros de l'école, jouait au basket dans l'équipe du collège en plus de celle du club sportif local et arpentait les couloirs avec un air de maussaderie royale et de mépris barbare. Il se tenait maintenant sous le panier au bout du terrain, entouré d'un groupe de garçons : Kévin, Fred, qui ne semblait jamais sourire ni bavarder, et un garçon qui, pour une raison inconnue, se faisait appeler par son nom de famille, Gasol. Ils n'avaient tous qu'un an de plus que lui, mais faisaient deux fois sa taille.
     
" Hé, Robin", dit Thomas. " Tu veux nous montrer comment que tu t'y prends ? " le défia-t-il.
  
Dans la main de Robin, le ballon lui parut soudain léger, électrique, comme s'il implorait de s'envoler. Un léger sourire se dessina au coin de ses lèvres tandis qu'il dribblait une fois – boum-boum-boum –, recula d'un pas et se dirigea droit vers le panier.  Le temps ralentit. Les lumières se transformèrent en halos autour de lui.  Il lança, à plus de 11 mètres, le ballon en un arc de cercle parfait, une parabole majestueuse. Et telle une comète à peine visible, il fila à travers le cercle du panier sans même fleurer les bords.
   
Pfouit. Rien que le bruit de frottement du filet.
 
Une acclamation retentit. Les garçons accoururent. Une salve d'applaudissements s'abattit sur Robin. Thomas Daquin s'agenouilla comme un chevalier devant son roi. " Apprends-moi, messire Robin ", dit-il solennellement. " Apprends-moi."
  
Claquement
     
" Aïe !" hurla Robin en se frottant le menton.
     
Thomas avait frappé par en dessous la balle que Robin tenait encore dans ses mains, la lui envoyant au visage. Les garçons, désormais rassemblés autour de Robin, éclatèrent de rire.
" Joli shoot, tête brouillée , se marra Thomas.
- On t'avait dit de passer le ballon, pas de lui rouler une pelle.
- Pourquoi t'es si bizarre ?" demanda Kévin en frappant Robin à la tête. " Tu te balades toujours comme un zombie.
- Laisse-le tranquille, Kév.
- Quoi ? Je vérifie juste qu'il est pas en état de mort cérébrale. " dit Kévin en frappant à nouveau Robin.

Soudain, Thomas repoussa Kévin : " Arrête ça !"

Les sourcils froncés d'inquiétude, il se tourna vers Robin : " Est-ce que ça va ? "
Le menton de Robin se leva : " Pourquoi tu demandes ? "
La confusion se lisait sur son visage, Thomas répondit : " Parce que je t'aime bien ! "
 
Soudain, Thomas se tenait trop près, son visage à quelques centimètres seulement. Il était si près que Robin pouvait voir les boucles noires de ses cils, la tache dorée dans ses yeux. Il sourit – un sourire éclatant – un trait de lumière brisant les ombres de son visage.

" Je t’aime bien, Robin , répéta-t-il.
- C'est vrai ?
- Oui. Tu es un peu petit, mais t'es gentil et a-musant. Mais… " Sa voix s'éteignit.

Les joues de Robin s'embrasèrent. " Mais ? insista-t-il.
- Tu es trop bien pour moi", dit-il en baissant la tête, comme s'il était gêné.
   
Levant le menton d'un doigt, Robin sourit : " Je t'aime bien aussi. Je t'ai toujours bien aimé."
   
Sans plus réfléchir, Robin se leva sur la pointe des pieds, rapprochant sa tête de celle de Thomas.
  
" Mais qu’est-ce que c’est que tu fais… bordel !"
  
La tête de Robin continua de s'élever...

" Qu'est-ce que tu fais, mec ?"
  
...et à s'élever…, ses pieds quittèrent le sol.
 
" Putain !"
 
...une élévation qui se transforma en arc de parabole avant de redescendre et de se dissoudre en un nuage de craie dans le trou du panier de l'autre côté du terrain.

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Merci pour votre inconditionnel soutien qui me va droit au cœur
... ainsi qu'au porte-monnaie
ou
et à très bientôt ! 

20 août 2025

1099. Saint-Perplexe, l'ïle crypto-esclavagiste

 


SAINT-PERPLEXE, L'ÎLE CRYPTO-ESCLAVAGISTE

Avant propos - Note du service juridique de Meltingpot56

En publiant les délires les plus fous de l'entité égrégorique connue uniquement sous le blaze de « Roro », ou Ronaldo, un individu qu'a squatté nos appartements il y a quelques années de ça, la rédaction de ce blog n'approuve en aucune façon le contenu de cet essai et décline toute responsabilité quant aux conclusions qui pourraient en être tirées ni aux conséquences financières et/ou économiques (positives ou négatives) qui en découlent. L'auteur (Roro) est seul responsable, y compris, mais sans s'y limiter, des réclamations pour diffamation, calomnie, dénigrement, privation de droits, délit, dommage, pré-préjudice, préjudice, post-préjudice, démiurgie, apocalypse, fracture, fracas, chute, perte économique ou non, perte métanomique, métanymes, hétéronymes, orthonymes, fausse poétique, séquestration, embarras public, honte privée, culpabilité religieuse, visions béatifiques et/ou élévation de conscience.

Que le lecteur se le tienne pour dit et vienne pas nous chercher des noises ou jouer les casse-couil noisettes.

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Le texte à Roro

Pendant l'année sabbatique entre mon séjour chez le rédacteur de ce blog (avitaillement en cartons de bières et paquets de chips et popcorn) et mon master (Mise en scène et réalisation cinématographique), j'ai été embauché comme huissier de justice par une entreprise de Saint Denis, sur l'île de la Réunion, dans sa succursale néo-calédonienne de Nouméa. Un huissier de justice est la personne qui vous remet des documents dans le cadre d'une affaire juridique ou judiciaire, vous traque, vous incite à vous identifier, puis signe une déclaration sous serment attestant que les documents vous ont bien été remis. Il faut parfois se rabaisser. Un jour, je me suis fait embauché comme barman dans le café préféré d'une personne qui refusait de m'ouvrir sa porte, juste pour pouvoir prendre sa commande de thé glacé, et je l'ai un peu draguée juste pour qu'elle me refile son 06 et son nom complet afin de lui faire me confirmer, totalement insouciante de ma vraie nature, son identité. Je lui ai alors remis son injonction de payer avec sa boisson, puis j'ai filé en courant sans me retourner tandis qu'elle me hurlait dessus et jetait, folle de rage, son verre couleur de vieille pisse emplie de glaçons contre le miroir du bar.

Mais ma toute dernière mission d'huissier de justice fut la plus étrange qui soit, me plongeant dans un monde de citoyens souverains, de travail forcé, de devises manipulées et d'une série de fausses pistes. Tout commença lorsque je fus chargé de signifier une assignation à un certain Pierre-Yves Silbert de Kermelen, résident de l’île oubliée de Saint-Perplexe…

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Saint-Perplexe est un sont deux lieux. Mais ce fut aussi un homme.

Saint-Perplexe est une micro-aiguille dans le temps et l'espace, une chiure de puce dans un champ de betterave, un soupçon de  goutte de menthe poivrée dans une piscine de Curaçao, un îlot des îles du Ponant transplanté à l'autre bout du globe, une tache de terre flottant dans l'océan Indien à la jonction de l'Afrique, de l'Australie, du Sri Lanka et des Territoires Australs et Antarctiques Français. Elle n'apparaît sur presque aucune carte accessible au grand public.

Son éponyme humain, Saint-Perplexe, était un saint homme du nord de la Grèce, persécuté par le roi tyrannique Denys de Syracuse pour ses prophéties acerbes. Après un procès public, il échappa de justesse à la décapitation, s'enfuit à Corinthe et fit vœu de silence, jusqu'à ce qu'une nuit, un ange lui apparaisse en rêve et lui ordonne de naviguer aussi loin au nord-ouest que possible. Au-delà de la Sicile, de Gibraltar et de la Gaule, il poussa son petit navire vers le nord jusqu'à ce qu'il tombe sur les îles et îlots du Ponant au large de l'Armorique. À son arrivée, il refusa d'adresser la parole aux habitants, si ce n'est pour exiger à plusieurs reprises leur baptême en leur parlant avec les mains en dépit du fait qu'il n'était pas italien, ce qui lui valut de se faire rapidement bastonné à mort à coups de gourdins par les endruidés du coin. D'où le nom béni de cet îlot et de ce saint, Perplexe, qui aurait été oublié sans la source miraculeuse qui jaillit de sa tombe, utilisée plus tard comme fonts baptismaux, et finalement immortalisée dans le célèbre poème du XIXe siècle « Sur un îlot du Grand Ouest, des ruisseaux silencieux apaisent » de Victor Nigo :

Sur les rivages d'une île du Ponant, un puits sacré
Jaillit d'un vallon verdoyant,
Une artère d'eaux ensanglantées
Transformée par les arts les plus sacrés.

Un homme silencieux et perplexe
N'a pas péri sans une solide défense
Pour que le secret ultime soit tissé :
La Mort peut-être résolue – sinon vaincue.
Ou vice et versa.

Aucune main humaine n'a posé le pied sur l'île antipodale homonyme de Saint-Perplexe avant 1777, bien après que tout le reste du monde ait été revendiqué, mesuré et partagé au moins plutôt deux fois qu'une. Elle ne fut découverte que grâce au manque de jugement, à l'abus de vin de palme et à la malchance d'un capitaine breton nommé Youenn Silbert de Kermelen. Il traversait un océan qu'il ignorait, à bord d'une goélette marchande mal équipée pour le voyage prévu de la Nouvelle-Calédonie à Majunga, au plus fort de la saison des cyclones. Que très peu de membres de son équipage se noyassent releva du miracle ; que son navire fut projeté contre les falaises abruptes de la côte ouest de l'île ne fut qu'un accident géographique et météorologique.

On nous a appris que la politique est en aval de la culture, mais nous oublions que, pendant la majeure partie de l'histoire de l'humanité, la culture était en aval de la géographie. Politique et culture ne sont que les trajectoires conflictuelles des individus, et les individus sont contraints par leur environnement immédiat. Les villes ont besoin d'une source d'eau douce, le commerce d'un port protégé, les forteresses d'un peu de hauteur, etc.

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L'île de Saint-Perplexe du sud a la forme d'une cuvette penchée dans l'océan, comme si la main de Dieu déversait ses ruisseaux et ses torrents dans les vagues déferlantes. Une chaîne de montagnes s'élève à l'extrémité occidentale, descendant en pente abrupte puis plus douce vers les côtes orientales, déplaçant la gravité vers la mer. Les pâturages orientaux sont luxuriants et riches grâce à la terre sombre pillée par les cours d'eaux qui traversent les contreforts occidentaux, tandis que le sol de la partie occidentale de l'île est dur et constitué de silex, recouvert d'une fine couche de terre végétale facilement emportée par les fortes pluies. La géographie elle-même a contribué à créer la société déséquilibrée de Saint-Perplexe, sans malice ni calcul. La main de Dieu posée sur la balance.

Il va sans dire que Youenn Silbert de Kermelen et ses descendants s'emparèrent de toutes les terres de la partie orientale de l'île, vivant comme des rois sur une terre abondante. Mais d'autres furent confinés aux champs broussailleux de l'ouest, et leurs descendants survivent encore aujourd'hui dans ce sol aride.


Saint-Perplexe est absente de la plupart des cartes marines, à l'exception d'un ou deux palimpsestes de la Compagnie Française des Indes Orientales conservés dans les archives ternes de l'Université de Nouvelle Calédonie, archives financées par plusieurs donateurs, principalement des magnats miniers au cou lourdaud, mais aussi par un certain Yann-Fanch Silbert de Kermelen, représentant de la  Fondation Silbert de Kermelen. Lorsque j'étais huissier, j'avais accès aux archives grâce à ma carte d'étudiant de l'université de Bretagne Sud expirée, que j'utilisais principalement pour bénéficier de réductions sur les transports en commun comme sur mes passes hebdomadaires avec les filles de joie de Nouméa. C'est ainsi que j'ai découvert Saint-Perplexe, en fouillant dans la base de données de la bibliothèque, après l'échec de mes autres tentatives pour remettre une assignation à comparaître à ce Pierre-Yves Silbert de Kermelen.

La famille Silbert de Kermelen règne sur Saint-Perplexe en chefferie féodale depuis plus de cent ans, le chef de famille étant reconnu comme magistrat résident. La Compagnie Française des Indes Orientales annexa officiellement l'île en 1784. Pendant les années suivantes, elle fut administrée depuis Madagascar et depuis  l'Île Bourbon, ce qui ne signifiait guère grand-chose, si ce n'est un drapeau à fleur de Lys ensuite remplacé par un tricolore flottant en haut d'un mât, un échange régulier de lettres patentes avec le gouverneur général et, en 1911, l'installation de câbles télégraphiques. Aujourd'hui, Saint-Perplexe fait techniquement partie des Terres Australes et Antarctiques Françaises, mais les Silbert de Kermelen possèdent toujours la plupart des biens immobiliers habitables de l'île, propriétaires éternels de tous ceux qui en avaient moins.

Youenn Silbert de Kermelen débarqua sur l'île avec trente-cinq membres d'équipage et, réalisant sa chance d'être tombé sur une véritable terra nullius, il fit ce que tout homme de sa situation aurait fait : il dépêcha promptement son second, Jacques Breurec, à Madagascar sur un navire réparé à la hâte pour embaucher des hommes locaux comme ouvriers et constituer un harem d'une cinquantaine de femmes, dont huit devinrent les premières meufs de Youenn. Le reste de l'équipage reçut une épouse (ou deux) et l'île commença à se peupler et à se stratifier.

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Exploiter l'homme et la nature est le moyen le plus sûr de gagner du capital. Très peu d'investissements sont nécessaires, aucun fonds de départ n'est requis, si ce n'est le travail humain pour extraire ce que la nature a déjà fourni. Une économie viable prospéra rapidement sur l'île, avec des expéditions de la production de peaux de phoque, de bois de fer, d'os de baleine, d'huile de cachalot et d'écorce d'arbre à thé vers les colonies britanniques de Malaisie, bataves d'Indonésie, les îles Bourbon et Maurice ainsi que vers certains comptoirs australiens. Ces mêmes navires retournaient à Saint-Perplexe avec des moutons, du bétail, des semences et des marchandises sèches, qui étaient tous rapidement transportés au magasin de la Compagnie et vendus aux habitants de l'île. Ingénieusement, Youenn opérait un commerce non monétaire et basé sur l'échange de biens avec le monde extérieur, mais dans le cloître de Saint-Perplexe, une seule monnaie était reconnue au magasin de la Compagnie, la même que celle payée aux ouvriers Malgaches et à leurs descendants : un jeton nommé le Blank de Silbert de Kermelen, nouvellement frappé sur place.

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Lorsque j'ai indiqué à mon patron où que se trouvait l'île, il a appelé l'entreprise qui avait fait appel à nos services et l'a convaincue de financer mon voyage à Saint-Perplexe afin que nous puissions donner suite à son affaire en suspend. L'île n'ayant pas d'aéroport, j'ai navigué pendant sept nuits sur l'un de ces cargos rouillés qui font des voyages semi-réguliers autour de l'océan Indien et du Pacifique Sud pour ravitailler les populations déclinantes d'anciennes possessions coloniales obscures. J'ai atterri dans le port de pierre granitique dans une brume temporelle, remonté les rues délabrées du 19e siècle de la ville, observé la rangée de visages abattus devant le magasin de la Compagnie, et me suis finalement retrouvé devant le portail du 4 Avenue d' An Orient, l'adresse officielle de Pierre-Yves Silbert de Kermelen, un pavillon de pierre bas entouré d'un parc impeccable.

Personne ne s'est présenté au portail lorsque j'ai sonné et la maison semblait vide. Mais les huissiers, comme je crois bien vous l'avoir déjà dit, ne se laissent pas facilement décourager. J'ai donc glissé l'injonction dans ma ceinture, enjambé la clôture basse et pénétré dans le jardin. Des pelouses vertes et des arbres taillés touffus entouraient le pavillon et, alors que j'approchais de la porte de derrière, une statue a attiré mon regard. Un bloc de béton d'où dépassait le torse d'un homme, en bronze poli, au visage aux traits indistincts, vêtu d'un sweat à capuche marron métallisé. J'ai eu un regard comique, interrompant brusquement mon incursion furtive, car j'ai immédiatement reconnu le buste représenté par cette statue. Je l'avais déjà vue sur internet, celle de Budapest, devant l'Académie hongroise de cryptographie. C'était une statue de Satoshi Nakamoto.

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Satoshi Nakamato est le créateur anoonyme du Bitcoin et de son architecture blockchain, ce qui fait de lui le père des cryptomonnaies. Sauf que c'est un père absent, car personne ne sait qui il est et les Bitcoins sont orphelins. Il est bien connu que la ou les personnes se cachant derrière l'identité de Nakamato ont créé le système de transactions financières décentralisé qu'on connait tous sous le nom de Bitcoin, ont initié les protocoles permettant à Bitcoin de continuer à fonctionner via le minage et les loteries, puis ont cédé le contrôle des systèmes back-end à d'autres membres du cercle restreint du Bitcoin en 2010, avant de disparaître. La seule trace qui subsiste aujourd'hui de Satoshi Nakamato est son portefeuille Bitcoin bien rempli et ses statues.

En janvier 2011, la valeur d'un Bitcoin était de 0,52 USD. En 2025, un Bitcoin vaut plus de 90 000 euros. Cela signifie que Satoshi Nakamato, propriétaire du plus grand nombre de Bitcoins au monde malgré son inexistence, possède un portefeuille de 1.1 million de Bitcoin actuellement évalué à 99 milliards d'Euros, suivi de près par la plateforme chinoise de trading de cryptomonnaies Binance et la société au nom vague Grayscale Investments, détenue par une société écran enregistrée sous le nom de « Digital Currency Group », elle-même entièrement détenue et contrôlée par un certain Barry Silbert dont la seule adresse permanente connue est à Chiyoda, au Japon.

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Le principal problème de toute monnaie, surtout une monnaie nouvellement inventée, est la double dépense ou la contrefaçon. À quoi bon contrôler la rémunération et l'achat de biens de ses serviteurs sous contrat s'ils peuvent créer leurs propres copies de la pièce ? À ma connaissance, Saint-Perplexe n'a connu que trois catastrophes économiques majeures au cours de ses plus de 200 ans d'histoire, et toutes trouvent leur origine dans l'accumulation soudaine de liquidités par de petits groupes d'ouvriers ou de concubines. Leur capacité à contrefaire le Blank local a provoqué une dévaluation massive de la monnaie, jusqu'à ce que les Silbert de Kermelen créent un nouveau modèle à l'hôtel des monnaies local.

De même, avant Satoshi Nakamoto, les monnaies numériques étaient pratiquement inutiles, car il n'existait aucun moyen infaillible de garantir que la même monnaie n'avait pas été dépensée deux fois. La blockchain a surmonté ce problème en permettant une vérification décentralisée de chaque changement de pièce. Au départ, ça ressemblait à une forme de liberté radicale, mais ça signifie en réalité que quelqu'un surveille en permanence ce que vous faites de votre argent.

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Imaginez que vous descendiez d'une lignée qui, pendant des générations, a expérimenté la manipulation monétaire et le contrôle économique rigoureux sur une population test vulnérable, sans aucun contrôle extérieur. Vous avez également grandi dans un lieu géographique prouvant comment la configuration spécifique de l'environnement et les méthodes d'extraction des ressources et de transaction des richesses influencent directement le pouvoir. Puis, un jour, vous entrez dans une économie mondialisée du XXIe siècle qui a abandonné l'étalon-or et toute autre mesure objective de la richesse pour connecter des milliards d'ordinateurs sophistiqués par fibre optique. Vous en arriveriez à la conclusion que celui qui a créé une monnaie en ligne sécurisée et une méthode de transaction fiable contrôlerait le monde entier, et vous en arriveriez à cette conclusion instantanément et inconsciemment.

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J'ai jamais trouvé Pierre-Yves Silbert de Kermelen pour lui signifier son injonction (mais si suffisamment de personnes s'abonnent à Meltingpo56 après avoir lu cet article et lui balacent de la thune, alors le rédacteur de ce blog m'a assuré qu'il financerait une expédition au Japon pour retrouver la véritable identité de Satoshi Nakamoto – alors, à vos porte-monnaies msieurs-dames !), et personne à Saint-Perplexe n'a pu me donner la moindre information sur son sort. La plupart des ouvriers malgaches m'évitaient, s'éloignant précipitamment du Magasin de la Compagnie avec leurs provisions, retournant dans la brousse occidentale où ils gagnaient péniblement leur vie grâce aux quelques heures qui leur étaient accordées après leurs treize heures de travail dans les plantations et les entreprises de la famille Silbert de Kermelen. Mais j'ai fini par convaincre quelques-uns d'entre eux de parler en leur offrant le contenu de ma valise – ils étaient surtout intéressés par les livres que j'avais emportés pour passer le temps sur le navire qui m'avait amené ici : Les Cités Invisibles de Calvino, Le Nom de la Rose d'Eco, La Chronique de l'Oiseau Mécanique de Murakami. Ils parlaient à voix basse et respectueuse de la famille Silbert de Kermelen, des hommes en particulier, et louaient les générations de dirigeants forts. Ils n'aspiraient pas à fuir l'île, ni à plus d'un jour de congé par mois, et ils étaient ravis à l'idée d'être félicités pour leur travail acharné. Et lorsque je leur ai parlé du Blank de Silbert de Kermelen et de leur mécontentement à être payés dans une monnaie contrôlée par leurs maîtres, ils sont restés perplexes. Ils étaient reconnaissants d'être payés, et le magasin de la Compagnie vendait tout ce dont ils avaient besoin. Pourquoi voudraient-ils autre chose ?

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Je ne suis pas resté longtemps à Saint-Perplexe : un autre cargo repartait pour l'île Maurice le lendemain après-midi, et j'étais heureux de quitter cette île reculée et balayée par les pluies où que j'étais visiblement pas le bienvenu. Un malaise évident imprégnait toutes mes interactions avec les habitants. J'étais un intrus, posant des questions sur un membre protégé de la famille régnante, bien trop curieux pour mon propre bien. La propriétaire décrépite de la chambre d'hôtes où je logeais me lançait un regard noir chaque fois que je passais devant sa réception.

J'ai passé ma dernière matinée à Saint-Perplexe dans une longue randonnée autour de l'île, grimpant jusqu'aux montagnes occidentales pour admirer la masse continentale concave, puis grimpant jusqu'au bord pour surplomber les spectaculaires falaises grises dans l'immensité de l'océan, avant de faire une boucle et de redescendre vers la ville. Au fil de la journée, j'ai observé les ouvriers et les harems de la classe dirigeante se déplacer sur l'île, entrant et sortant des grandes propriétés du plateau oriental, dictés par les caprices de leurs maîtres féodaux, incapables de se construire une vie indépendante de la volonté des riches et des puissants, tout cela à la poursuite d'une monnaie inventée, ce qui me semblait une forme de contrôle fragile, mais qui a permis aux Silbert de Kermelen de maintenir une économie de plantation esclavagiste jusqu'au XXIe siècle. J'ai pensé aux ancêtres des ouvriers qui avaient volontairement embarqué sur le navire en provenance de Madagascar, débarquant sur une île si peu favorisée par une poignée d'élus. Si seulement ils avaient su à quoi ils s'engageaient !

Du moins, me suis-je dit en redescendant vers la ville, impatient de faire mes valoches et de quitter cet étrange avant-poste colonial, la plupart des gens du monde ne connaîtront jamais une telle situation. De nos jours, personne ne serait assez bargeot pour céder volontairement le contrôle de sa richesse et de son pouvoir à un système trop opaque pour être compris, contrôlé par des forces obscures qui dissimulent leur identité et inventent des monnaies dans un environnement de transactions destinées à leur seul bénéfice. Dieu merci, Saint-Perplexe ne sera jamais qu'une étrange et silencieuse anomalie géographique, brumeuse et religieuse portant le nom d'un homme aussi étrange et inconnu que silencieux.

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14 août 2025

1096. Chiens sentinelles

 

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CHIENS SENTINELLES

Dans ce bas monde, y’a des règles que tout le monde est censé suivre, histoire de pas foutre le bordel partout. Aime ta voisine, touche pas à son mec, fais pas aux autres ce que t’aimerais qu’on te fasse pas, et lâche un pourliche à la serveuse. Simple, non ?
Sauf que c’est pas juste des conseils de mamie grand-mère. Ces trucs, c’est la base pour faire tenir debout ce qu’on appelle la « société ».
Mais attends, tu te dis : « C’est pas sorcier à suivre, ça ! » 
Ouais, sauf que la vie, c’est pas un conte de fées avec des licornes et des arcs-en-ciel, mon pote.  Ces petites règles, c’est ce qui fait tenir la baraque, du moins, c’est ce qu’on nous a vendu. Mais si t’as déjà vu le vernis craquer, si t’as vu la société partir en sucette comme un vieux mur qui s’effrite, tu sais que c’est du flan. La civilisation, c’est une couche de peinture sur un tas de bois pourri, bouffé par les termites.

On pourrait croire que je râle, que je suis aigri, grincheux comme une vieille porte. Ben ouais, et j’ai de quoi ! Cette amertume, je l’ai pas chopée au loto ou au pied d'un sapin, je l’ai gagnée à la dure, cicatrice après cicatrice.  J’ai pas grandi en faisant des courbettes aux règles. J’étais pas du genre à m’endormir avec des contes de fées. Les règles, je les contournais pas, je les explosais si besoin. Pas par plaisir, mais parce que pour survivre, t’as pas toujours le choix. J’étais pas un ange, loin de là. J’étais plutôt le genre de mec qui te file des frissons si tu me croises dans une ruelle sombre. Le type que les mamans interdisent à leurs gamins d’approcher. Un gars qu’on dirait sorti d’une cage rouillée.

De sale chien, qu’ils me traitaient.  Mais à force de jouer avec le feu, ça te rattrape. Tu cours toute ta vie, et un jour, tes jambes te lâchent. Et là, tous ceux qui te coursaient te piétinent sans pitié.  Avant que je capte ce qui m’arrivait, j’étais en laisse. Empreintes, ADN, tout y est passé, jusqu’à la couleur de mes poils du cul. J’avais plus de nom, juste un numéro d'écrou.  En taule, le temps, c’est plus qu’un concept flou. T’es coincé dans une boîte en béton avec un lit superposé, des chiottes qui te servent aussi de lavabo, et un coloc qui pourrait te bouffer pour le goûter.

Dans ce genre d’endroit, tu te rends vite compte que t’es pas si loin de l’animal.  Parce que ouais, faut pas se voiler la face : les humains, c’est des bêtes. Des mammifères, quoi. On marche sur deux pattes, on a des iPhones, des cartes bleues, mais au fond, on reste des animaux.  Des bestioles égoïstes, voraces, violentes. J’ai vu ça de mes propres yeux. Dix ans à être traité comme un clébard, ça te marque. T’as tout le temps du monde pour cogiter, et tu finis par voir le monde tel qu’il est : une putain de jungle.  

Le jour où ils m’ont relâché, j'ai pas eu ce moment cliché de remise en liberté hollywoodien – tomber à genoux, louer Dieu ou Allah, embrasser le trottoir. Je savais que j'étais toujours sous contrôle. Redresse-toi et vole droit, ou retour en cage. En remontant les rues de mon vieux quartier, les gens qui me connaissaient m’ont regardé comme un étranger. Les potes, la famille ? Ouais, ils ont fait comme tout le monde : ils ont continué leur vie.  Je vais pas te saouler avec ma vie de merde, mais écoute bien, y’a un truc à comprendre. La société, et je sais que j'me répète, c’est pas un conte de fées. Les optimistes te vendent du rêve avec leur espoir à deux balles, mais la vérité, c’est que c’est brutal. Une erreur, et t’es viré du troupeau. Un paria, condamné à errer comme un chien galeux.
Mais attention, y’en a qui kiffent vivre en solo. Sauf que nous, les humains, on a besoin des autres, même si certains nous traitent de « chiens ».  

Petit cours d’histoire : tu savais que « chien » comme insulte, c’est vieux comme le monde ? Ça vient de l’époque biblique. Et non, c’est pas juste pour te comparer à un toutou qui bave sur le canapé. Non, un « chien », c’est galeux, c'est sale, ça erre, ça se lèche les couilles et ça mendie. Ça te dépouille de ton humanité. T’es plus rien qu’une bête.  Mais moi, je me pose la question : pourquoi que c’est une insulte ? Être un animal, c’est pas la fin du monde. Pour certains, c’est la loose totale, mais pour moi, c’est presque libérateur.  J’suis pas un saint, et j’pense pas que beaucoup de gens le soient. Y’a pas de honte à l’admettre. Les cathodoxes, ils te font t’asseoir dans une boîte pour confesser tes conneries à un inconnu. Trois Pater, deux Ave, une tape dans le dos, et dégage. Simple, non ?  

Mais pourquoi on te fait encore honte, même quand t’essaies de changer ? Pourquoi pas assumer ses conneries ? Pourquoi pas porter le nom de « chien » comme un badge d’honneur ?  Un jour, j’ai compris ce que je devais faire pour régler le bordel qui me bouffait la tête. J’étais au pied du stade de foot, en train de bouffer un de ces casse-dalles pisseux de chez Burger King – celui de la route de Lorient, pas l’autre du centre-ville qu'est un vrai champ de bataille. J’vois deux clebs errants s’arracher un bout de wrap-chicken moisi, plein de mouches. Je me dis : « Bordel, qui se battrait pour un truc aussi pourri ? »  

Quelques heures plus tard, j’étais à la banque, la tronche collée au sol, à mater deux bras cassés tenter un braquage foireux. Deux gamins qui jouaient les caïds, mais qui chiaient dans leur froc. L’un bégayait à la caissière comme si qu’il commandait un menu aux lolos de Gina Frigida, l’autre tournait en rond comme un clebs apeuré.  
J’me suis vu en eux. Ce désespoir, cet instinct de survie. Et ça m’a fait vriller.  Quand les flics ont débarqué, l’un des gars était K.O., la gueule en vrac, l’autre pleurait assis dans sa flaque de pisse, une balle dans sa jambe droite. Moi ? J'avais déjà quitté les lieux, je m'étais carapaté, les poings en sang, la sueur au front, et l’air d’un mec qui venait de courir un marathon sous amphétamines.  

J’avais pas fait ça pour la gloire. J’l’ai fait par réaction épidermique point barre. Et pour la première fois depuis longtemps, j’y ai vu clair.  Cette nuit-là, seul chez moi, le poignet enrobé de glaçons, j’ai fixé le plafond en me disant : « Et s’il y en avait d’autres comme moi ? »

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Y’avait cette vieille église pourrie en bordure du quartier. Ça puait le moisi et les prières oubliées. Le genre d’endroit où que les gosses se lancent des défis et où les ados vont en cachette pour jouer à touche-pipi.  J’y suis allé, seul. La poussière dansait dans les rayons de lune. Assis sur un banc pété, j’me suis mis à prier. Ouais, t'as bien entendu, prier.  Un type m’a rejoint, posé une main sur mon épaule. Un vieux en manteau râpé, la gueule burinée, les yeux pleins d’orage. Un prêtre, peut-être. Ou juste un clodo. J’me disais qu’il allait me planter pour effraction dans son logis.  

" J’pensais pas que des gens venaient encore ici ", qu’il me dit, calme comme de l'eau qui dort.
" J’pourrais dire pareil ", que j’réponds.  On a causé. J’lui ai balancé ce que j’avais dans le bide. Pas un discours, juste une vue d'ensemble : la recherche d'un endroit pour les gars comme moi. Des mecs qui ont déconné, mais qui veulent faire un truc bien. Pas réparer le monde, mais essayer.  

Il m’a écouté, sans juger. " Tu as les yeux de quelqu'un qui court depuis longtemps , il m'a dit.
- Peut-être. Mais une chose est sûre : je suis fatigué. "
Il a hoché la tête puis a fouillé dans son manteau et en a sorti un trousseau de clés rouillées.
" Tu as l'air de quelqu'un qui veut changer les choses. Malheureusement, le monde n'a plus vraiment besoin d'hommes comme toi."
Il s'est levé et a refouillé plus profondément dans son manteau pour en ressortir un autre trousseau. " Celles-ci t'appartiennent désormais, mon fils."

Avant que je puisse dire merci, il s’était barré.  Mais le chien que t'as sous les yeux avait enfin un foyer.  En matant l'intérieur de cette église en ruine, la question m’est revenue : « Et s’il y en avait d’autres comme moi ? »  Pas des saints, pas des héros. Juste des gars qu'ont fait des conneries et qui ont vécu assez longtemps pour le regretter.  

J’ai commencé petit. J’ai appelé des vieux contacts. Pas des tarés ou des psychos, mais des survivants. Ex-flics, ex-taulards, ex-soldats. Des mecs avec un fond de décence sous les gravats.  On s’est posés en cercle sur des chaises pliantes, à se jauger. La tension était là, normal. Je leur ai pas vendu du rêve, j’ai juste posé une question : " On est tous crevés, non ?"  Pas crevés physiquement. Crevés d’âme. Marre de courir, de morfler, d’être des clebs errants. On voulait être vus comme des chiens loyaux, pas des parias.  C’est comme ça qu’on est devenus les Chiens Sentinelles.  

Le nom, c’était pas pour frimer. C’est juste honnête. Les chiens, ça surveille, ça protège, ça reste fidèle, même amochés, même cassés ; même s'ils ont plus souvent le cul botté que l'écuelle remplie.

Pas de grades, pas de galons, pas képis, pas de médailles. Juste des règles : protège les faibles, frappe jamais le premier mais cogne plus fort en retour, prends rien à ceux que tu aides. Pas de gloire, juste des résultats.  Des règles simples. Celles qui te gardent en vie – ou pas.  

On cherche pas les emmerdes, c'est les emmerdes qui nous trouvent. Le harceleur ? Attaché à un poteau avec une ordonnance d'éloignement entre les gencives. Le dealer ? Ligoté sur le capot d'une bagnole de flics avec ses kilos de coke amarrés aux chevilles . Le proprio véreux ? Dans une benne à ordure avec les plaintes de ses locataires. Le pédophile ? Un truc de ouf avec un truc encore plus ouf dans le fond du fion. 
Pas très légal ? Peut-être. Efficace ? Carrément.  

On porte pas de masques. On est des mecs normaux. La rédemption en jogging. Certaines nuits, on patrouille. D’autres, on boit, on cause, on mate l’obscurité. Mais quand un appel arrive, on bouge, vite.  On plaisante en disant qu’on est pas des héros, juste des techniciens de surface. On balaye la merde que personne veut toucher.  Un jour, quelqu’un nous a appelés des anges. On s’est marrés. Pas méchamment, mais franchement. On est pas des anges. Qu'est ce qui reste de toute manière quand t’as tout perdu, sauf le choix ?  

On reste dans l’ombre, mais quand un désespéré toque à la porte de l’église, on écoute. Si son histoire ressemble à la nôtre, on lui file un lit et un choix : « Tu te casses, ou tu te bats. »  On les forme pas à être des saints, mais à survivre. À se retenir. À rendre justice.  Être sous-estimé, c’est notre force. Personne s’attend à ce que des ex-taulards d’une église pourrie fassent tomber des réseaux de pédos ou des tarés.  On s’arrêtera jamais. Parce que si on s’arrête, on risque de se souvenir de qui on était.  Et c’est pas une question d’oublier. C’est une question d’expier.  N’importe qui peut être un Chien Sentinelle. Ton voisin, ta sœur, ton prof. La rédemption, ça fait pas de chichi. À la fin, on s’en sort qu’ensemble. Une meute de chiens qui courent côte à côte.  Alors non, on est pas des héros.

On est juste des Chiens Sentinelles.
Et n’oublie pas : on surveille tout, toujours, partout.

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9 août 2025

1093. Pierre de Sel

 

PIERRE DE SEL

La mer s'était tue, comme si elle retenait son souffle, lorsqu'ils la découvrirent, spectre brisé, juste avant le lever d'une aube pâle. Maïté, à peine une ombre de vie, était enchevêtrée au mât brisé du Men Halen, ce voilier que leur père avait façonné avec un amour âpre, chaque planche de bois moulé imbibée de son sel et de ses rêves. Les cordages, gorgés d'eau salée, serraient son corps frêle comme une étreinte cruelle, un linceul tissé par la tempête. 

Le faisceau du projecteur des sauveteurs vacilla, hésitant, avant de s'arrêter sur elle, révélant l'indicible : une jeune femme à l'orée de la mort, suspendue entre la mer et le ciel. Un cri déchira l'air, rauque, presque animal, tandis que la coque du bateau de sauvetage grinçait, virant de bord dans un gémissement qui semblait porter le poids de la tragédie.

Elle ne bougea pas. Pas un frémissement, pas un souffle. Ses yeux, grands ouverts, fixaient un horizon invisible, comme si la mer avait volé son âme. Le ciel, un tableau déchiré de gris et d'or, pesait lourdement sur les flots, une aquarelle de désespoir. Une houle légère berçait les restes du Cap Corse, ce bateau jadis fier, désormais réduit à une épave mutilée. La grand-voile avait disparu, arrachée par la furie de la tempête, et le foc, en lambeaux, claquait mollement, comme un drapeau vaincu. 
Sur le tableau arrière, le nom « Men Halen » – Pierre de Sel dans la langue de leurs ancêtres – s’effaçait sous une croûte de la même matière, un écho cruel au labeur paternel, de ces huit mois où leur père avait sué la moitié de son propre sel pour construire sur plans ce rêve aujourd’hui fracassé.

Quand ils la détachèrent du mât, ses doigts, crispés dans une lutte désespérée, laissèrent des traînées de sang sur les cordages. Chaque goutte semblait hurler une histoire de survie, de perte, de combat contre l’inéluctable. 
Un sauveteur, le visage ravagé par l’émotion, drapa une couverture sur ses épaules tremblantes, un geste futile face à l’immensité de son chagrin. Un autre, un homme du village au regard familier, posa une main sur son front, murmurant son nom comme une prière : " Maïté."

Ce mot brisa quelque chose en elle. Ses lèvres frémirent, et une première larme, puis une autre, traça des sillons brûlants sur ses joues, se mêlant au sel de la mer qui l’avait presque réclamée. Elle tressaillit, secouée par des sanglots qui semblaient arrachés à ses entrailles, des vagues de douleur pure, aussi violentes que la tempête qui l’avait brisée. 

" Tu es en sécurité maintenant," murmura le sauveteur, sa voix douce mais tremblante, comme s’il cherchait à se convaincre lui-même. " On te tient, Maïté." 

Mais elle secoua la tête, un geste lent, presque mécanique, comme si ces mots étaient un mensonge trop lourd à porter. Ses larmes redoublèrent, un déluge silencieux, et ses épaules s’affaissèrent sous le poids d’un chagrin qu’aucune couverture ne pouvait apaiser. Elle s’étrangla, les sanglots déchirant sa poitrine, chacun plus dévastateur que le précédent.

" Où est ton frère ? " demanda une autre voix, hésitante, craignant déjà la réponse. Le silence qui suivit fut plus assourdissant que la tempête. 

Les pleurs de Maïté s’éteignirent, comme soufflés par un vent glacé. Son souffle se figea, son visage devint une masque de pierre. Elle cligna des yeux, une fois, deux fois, comme si elle émergeait d’un cauchemar dont elle ne pouvait s’échapper. Quand elle parla, sa voix n’était qu’un murmure, un fil brisé, presque avalé par le bourdonnement de la cabine. 

" La tempête l’a emporté." 

Un froid épais, visqueux, s’abattit sur l’équipage des sauveteurs. Personne ne parla. Les mots étaient inutiles face à l’abîme qu’elle venait d’ouvrir. 

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Tout avait commencé dans l’innocence d’une matinée radieuse. Une sortie anodine, un défi joyeux lancé par Pierre, son jeune frère qu'elle appelait affectueusement Pierrick, dont les yeux pétillaient d’une fougue indomptable. " Juste un tour, Maïté, deux-trois ronds dans l'au," avait-il dit, un sourire en coin, en scrutant le ciel d’un bleu éclatant. " On teste le gréement, on danse avec le vent, et on rentre avant que maman commence à s’inquiéter." 

Le golfe de Gascogne s’étendait devant eux, lisse comme un miroir, une promesse de liberté. Ils avaient ri, comme ils l’avaient fait cent fois, l’odeur du sel et de la crème solaire flottant dans l’air, les cheveux de Pierrick dorés par le soleil, comme une auréole.

Ils connaissaient la mer. Ils étaient nés avec elle, avaient grandi avec ses humeurs, ses caprices, ses chansons. Ce n’était qu’une promenade, un jeu. Jusqu’à ce que tout bascule. La tempête surgit comme une bête affamée, sans présage, sans pitié. Le ciel, si clair un instant plus tôt, se mua en un chaudron d'ombre et de plomb, bouillonnant de rage. L’eau s’obscurcit, le vent devint un hurlement primal. Une rafale frappa la grand-voile, et la bôme, traîtresse, s’abattit avec une violence qui fit trembler la coque. 

" Prends un ris, Maïté ! Vite ! " cria Pierre, sa voix déchirant le chaos. 

Maïté se rua sur les cordages, ses mains glissant sur la fibre trempée, luttant contre la panique qui montait en elle. Une autre rafale, plus brutale, fit gîter le bateau. Elle perdit l’équilibre, son corps heurtant le roof avec un craquement qui lui coupa le souffle. 
Pierre, arc-bouté sur la barre, luttait pour garder le contrôle, ses jointures blanches, ses yeux agrandis par la peur. Puis la première vague s’abattit, un mur d’eau froide qui engloutit le pont. Maïté suffoqua, le sel lui brûlant les poumons, tandis que le Men Halen tanguait, impuissant, jouet dérisoire dans les griffes de la mer. 
Elle s’accrocha, griffes enfoncées dans le bois, alors que son Pierrick tendait une main vers elle, son regard empli d’une terreur qu’elle ne lui avait jamais connue.
Une seconde vague, plus monstrueuse, les sépara. L’eau l’entraîna dans ses profondeurs, un monde de ténèbres et de chaos où le haut et le bas n’existaient plus. Ses poumons hurlaient, son corps tournoyait, désorienté, à la merci des courants. Elle chercha la surface, ses doigts griffant le vide, jusqu’à ce qu’ils rencontrent le bois salvateur de la coque.

Elle émergea, haletante, sous une pluie cinglante. Le Men Halen gisait sur le flanc, éventré sur un haut-fond, un brisant qu'ils connaissaient pourtant bien, son mât brisé, le foc claquant comme un cri d’agonie. Les éclairs zébraient le ciel, illuminant un instant l’horreur de la scène. " Pierrick ! " hurla-t-elle, sa voix avalée par le rugissement de la tempête. 

Pas de réponse. Elle scruta l’obscurité, les vagues, la pluie qui lui fouettait le visage comme des lames. Puis, un murmure, à peine audible : " Maïté… " 
Elle le vit alors, accroché à un débris du mât, son visage blême, ses doigts glissant sur le bois verni et détrempé. Entre eux, un morceau d’épave, trop petit, trop fragile pour les porter tous les deux. Elle nagea vers lui, chaque mouvement une lutte contre la mer déchaînée, ses muscles hurlant de douleur. Leurs mains se frôlèrent, un instant d’espoir dans l’enfer. Ils s’accrochèrent au même morceau de bois, mais la mer, jalouse, ne leur laissa aucun répit. 

Une vague les submergea, les arrachant l’un à l’autre. " Maïté… " Sa voix, faible, brisée, à peine un souffle. Elle serra le bois, ses ongles s’enfonçant jusqu’au sang. Le courant les tirait, impitoyable. Il n’y avait pas assez de place. Pas assez de force. Elle était plus grande, plus robuste. Pierre le savait. Elle le vit dans ses yeux – une lueur de résignation, d’amour, de sacrifice. Ou peut-être était-ce autre chose. Peut-être, dans sa lutte pour survivre, avait-elle poussé, juste un peu, juste assez. 

Il lâcha prise. Ou l’avait-elle laissé glisser. Elle ne le saurait jamais. La mer l’avala, son visage disparaissant dans l’écume, ses yeux grands ouverts jusqu’au bout. Maïté hurla, un son déchirant, inhumain, avalé par le rugissement de la tempête. Mais il était trop tard. Pierre était parti.

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Les heures qui suivirent furent une éternité de douleur. La tempête la malmena, la projetant contre les débris, son corps meurtri, sa peau ravagée par le sel et le vent. La nuit tomba, une obscurité si profonde qu’elle semblait engloutir jusqu’à l’espoir. Quand l’aube se leva, la mer s’était apaisée, mais son silence était plus cruel que sa fureur. Elle réfléchissait le vide dans le cœur de Maïté, un miroir d’absence où elle voyait le visage de son frère, encore et encore. 

Elle dériva dans ses pensées, seule, suspendue et accrochée à son bout de mât, sous un soleil impitoyable qui lui brûlait la peau. La soif la torturait, plus cruelle que la faim. Chaque vague salée semblait murmurer le nom de Pierre, chaque rafale portait sa voix. Elle ferma les yeux, se laissant porter, incapable de lutter contre le chagrin qui la submergeait, plus lourd que l’océan lui-même.

Quand les sauveteurs la trouvèrent, elle n’était plus qu’un fantôme, accroché à la vie par un fil ténu. À bord de la vedette, le regard fixé sur l’horizon, elle serrait une tasse de chicorée, son goût âcre comme un reproche. " Tu es sûre de ne rien te rappeler d’autre ? " demanda le sauveteur, sa voix teintée d’une pitié qu’elle ne pouvait supporter.
" La tempête l’a emporté," répéta-t-elle, sa voix plate, vidée de toute vie. Elle ne pleurait plus. Les larmes s’étaient taries, par manque de sel, peut-être, laissant place à un néant qui l’effrayait plus encore que la mort.
Dehors, le vent se leva, un murmure sinistre sur l’eau. Une nouvelle tempête approchait, mais Maïté savait qu’aucune ne pourrait jamais égaler celle qui avait déchiré son âme. Elle ferma les yeux, et dans l’obscurité, elle vit encore son petit Pierre, son sourire doré par le soleil, ses yeux pleins de promesses qui ne seraient jamais tenues.

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