Bienvenue, curieux voyageur

Avant que vous ne commenciez à rentrer dans les arcanes de mes neurones et sauf si vous êtes blindés de verre sécurit, je pense qu'il serait souhaitable de faire un petit détour préalable par le traité établissant la constitution de ce Blog. Pour ce faire, veuillez cliquer là, oui là!

18 mars 2026

1159. Taxi pour la mort

 

Cette histoire vous est gracieusement offerte sans le soutien financier des Montres PATEK

TAXI POUR LA MORT

Dans les bas-fonds, il était connu sous le nom de Blaireau, mais ce surnom sonnait comme une moquerie cruelle, presque obscène sur une silhouette aussi imposante. Il mesurait près d’un mètre quatre-vingt-quinze, le visage pâle et plat comme un masque de cire oublié sous la lune. Sa voix n’était qu’un murmure rauque, et il se déplaçait avec une lenteur délibérée, celle d’un prédateur qui sait que sa proie ne peut lui échapper.

J’avais été son chauffeur cinq ou six fois au cours de l’année précédente. À chaque course, il s’installait à l’arrière avec la même jolie brune aux cheveux sombres. Il la couvrait de caresses lentes, presque possessives, tandis qu’elle riait doucement dans l’obscurité de l’habitacle. Je ne savais rien d’eux : ni s’ils étaient amants, ni s’ils étaient mariés, rien sur quel abîme les liait ni sur quels liens les abîmaient. En tant que chauffeur, j’avais pas le droit de poser la moindre question. C’était la règle tacite, gravée dans l’ombre de ce métier : tout voir, tout entendre, mais surtout… la boucler.

Ce soir-là, la ville semblait retenir son souffle. Une bruine glacée tambourinait sur le pare-brise comme des doigts impatients sur un cercueil. J’attendais au fond d’un parking désert d’un centre commercial, sous l’unique lampadaire dont l’ampoule agonisante clignotait en projetant des ombres longues et difformes. Les poubelles et les buissons paraissaient respirer, se tordre lentement, comme si quelque chose de vivant se cachait derrière eux.

Je portai mes mains gelées à ma bouche et soufflai une brève chaleur qui disparut aussitôt, avalée par la nuit. Ma montre indiquait qu’il était en retard. Comme toujours. Son travail, quel qu’il fût, était de ceux qui ne pardonnent pas l’impatience. La faim me rongeait les entrailles ; cinq heures et demie s’étaient écoulées depuis mon dernier repas. Dans la console centrale, je trouvai une vieille barre de céréales. Du bout de l’ongle, je testai sa dureté : elle était devenue aussi dure qu'un caillou. Je la jetai par la fenêtre avec dégoût.

Puis une silhouette émergea des ténèbres. Grande, solitaire, enveloppée d’une cape d’obscurité. Ma main glissa instinctivement vers la boîte à gants. Deux gestes rapides : ouvrir, saisir le pistolet. Un rituel répété cent fois dans le vide. Mais la silhouette se précisa. Traits nordiques taillés dans la glace, démarche raide de militaire. C’était lui. Blaireau. Il portait un sweat à capuche noir, trempé par la pluie, et tenait un sac de sport lourd qui semblait contenir bien plus que du tissu.

Il s’approcha du coffre et tapa deux fois dessus, doucement, comme on frappe à la porte d’un tombeau. J’ouvris. Il y déposa le sac sans un bruit, presque avec révérence, puis referma le hayon d’un geste contrôlé, comme s’il craignait de réveiller quelque chose qui dormait dans la nuit.

Contre toute attente, il s’installa à l’avant, à côté de moi. " Oh… ", murmurai-je, la gorge serrée. J’avais rapproché le siège passager pour lui laisser de la place, pensant qu’il monterait derrière où elle viendrait le rejoindre.
" Ne vous en faites pas ", me fit-il d’une voix basse, presque inaudible. Il ajusta le siège. Son sweat dégoulinait ; bientôt, l’habitacle sentirait la terre humide et le moisi. De sa poche, il sortit un Post-it jaune pâle, taché comme une vieille confession. Une adresse. Vingt minutes de route. Rien de plus.

Il appuya sa tête contre la vitre froide et ferma les yeux, comme s’il s’abandonnait déjà à un sommeil dont on ne revient pas.

" Je peux monter le chauffage", dis-je, veillant à ne pas poser de question.
" Faites comme ça vous chante."

Je quittai le parking. Une heure du matin. La ville était vide, fantomatique. La pluie faiblissait, mais refusait de mourir tout à fait. Une chanson pop insipide flottait dans les haut-parleurs, ses paroles noyées par le grondement de la route et le crissement régulier des essuie-glaces, comme un cœur qui bat encore dans un corps déjà froid. Le silence était épais, suffocant. Je m'attendais aux petits rires étouffés de la brune, aux murmures tendres de Blaireau contre sa peau. J’attendais d’être agacé par leur intimité. Au lieu de ça, il n’y avait que le silence… et lui, immense et silencieux à mes côtés. Pourquoi manquait-elle à l'appel ce soir ? Qu’avait-il fait d’elle ?

" Tournez ici ", murmura-t-il soudain en relevant la tête. Son doigt pointa la lueur jaune et froide des arches d’un McDonald’s. " Je veux un hamburger." 

Je m’exécutai. Le parking était désert. À l’intérieur, seuls quelques employés fantomatiques nettoyaient les tables sous une lumière blafarde.

" Vous voulez manger quelque chose ? " me demanda-t-il.
Mon estomac se tordit. " Un Big Mac… et un café noir, je veux bien.
- Vous voulez manger à l’intérieur ? 
- Impossible, j'ai pas le droit." 

Il hocha la tête avec un sourire en coin qui ne monta jamais jusqu’à ses yeux. Sous la lumière crue du restaurant, je vis enfin la vérité : les cernes profonds comme des fosses, la tension qui tirait sa peau sur ses os. Il n’avait pas dormi depuis longtemps. Peut-être plus jamais.

" Des règles, toujours des règles", murmura-t-il en tapotant la boîte à gants. "Ça vous dérange si je l'ouvre ?"

Je secouai la tête. Il sortit un revolver à canon court de sa poche arrière et le glissa à côté du mien, comme deux secrets qui se rencontrent dans le noir. Puis il ouvrit sa portière et sortit du véhicule. Je le regardai commander, payer, déposer la monnaie dans la boîte pour le téléthon. Puis il attendit, immobile, le dos droit, les yeux rivés sur le menu comme s’il y lisait son propre arrêt de mort. Aucune distraction. Aucun téléphone. Une solitude absolue, presque sacrée, l’enveloppait comme un linceul.

Quand il revint, il frappa à la vitre. Je lui ouvris. Il déposa le sac et le plateau sur le siège. " Si ça vous dérange pas, je vais manger dehors ", me dit-il en s’appuyant contre la portière arrière.

La pluie avait cessé. L’air sentait la terre mouillée et quelque chose de plus ancien, de plus funèbre.
" Ça vous dirait de me rejoindre ? Il fait presque beau dehors.
- Impossible, je vous l'ai déjà dit."
Il sourit à nouveau, ce sourire tendu, hanté. " Je peux pas  vous en vouloir."

Il mangea lentement, presque religieusement. Entre deux bouchées, il contemplait le ciel où les nuages s’écartaient enfin, révélant une lune gibbeuse, énorme et blafarde, qui semblait nous observer comme un œil malade.

" Vous avez l’air bien plus jeune que moi", murmura-t-il. Je restai silencieux. " Quand j’étais petit, ma mère m’emmenait au McDonald’s après la messe. Je prenais toujours un cheeseburger. Sans frites. Parfois deux… mais un seul suffisait. Ils étaient énormes à l’époque." Il montra l’espace entre son pouce et son index, comme s’il mesurait un souvenir qui s’effaçait.
" L’inflation", répondis-je machinalement.
" Ouais… Mais ce n’était pas que ça. C’était… autre chose. Une époque où les choses avaient encore du goût. Même si les hamburgers étaient deux fois plus épais aujourd’hui, je sais que ce ne serait plus pareil. Rien n’est plus pareil." 

Il termina son repas, jeta l’emballage dans une poubelle proche et but son soda d’un trait. Puis il rota discrètement, presque poliment, comme un homme qui sait qu’il va bientôt commettre l’irréparable.

De retour dans la voiture, il boucla sa ceinture et murmura : " Dites… vous pouvez m’emmener où je veux, n’est-ce pas ?" 
J’acquiesçai. " Aucun problème.
- Bien. Alors oubliez l’adresse sur le Post-it. Je vous indiquerai où aller."

Un frisson glacé me parcourut l’échine. Ma vie était-elle sur le point de basculer ? Son visage ne trahissait pourtant aucune menace. Seulement une gravité infinie, un homme qui avait déjà accepté son sort.

Il changea de station sur l'autoradio. Après quelques bribes de bruit, il s’arrêta sur un morceau de jazz ancien : In a Sentimental Mood, Duke Ellington et John Coltrane. Le saxophone glissait comme une lame lente dans l’habitacle. Mes parents écoutaient ça quand j’étais enfant. Ils dansaient dans le salon au soleil couchant. Moi, le nez dans un livre, je ne comprenais pas ce qui les faisait sourire ainsi dans la lumière mourante. Maintenant, je comprenais peut-être.

Il me guida à travers des rues résidentielles plongées dans le noir, des zones industrielles où les entrepôts ressemblaient à des mausolées, puis une école vide qui semblait hantée par des rires d’enfants disparus. Enfin, il me fit tourner au coin d’un pâté de maisons et me demanda de me garer.

Dans l’obscurité, je ne vis rien d’abord. Puis mes yeux s’habituèrent. Deux voitures de police étaient stationnées devant un immeuble de pierres sombres. Immobiles. Menaçantes.

" Je l’aimais", murmura Blaireau. Sa voix était à peine plus forte qu’un souffle. " La femme avec qui je travaillais… Je l’aimais plus que tout au monde.
- Je me souviens d’elle", répondis-je, la gorge nouée. " Quoi que vous pensez faire… vous n’êtes pas obligé de le faire."

Il sourit, et pour la première fois, une fossette creusa sa joue comme une cicatrice.
" Il est trop tard pour ça. Faites demi-tour et ne dépassez pas la gare. 
- Vous n’êtes pas obligé…" 

Il ne répondit pas. Il descendit de la voiture, tapa deux fois sur le coffre. J’ouvris. Il prit le sac de sport, revint s’asseoir un instant et sortit une boîte en bois laqué noir, ornée d’une croix blanche stylisée sur le couvercle.

" Ne l’ouvrez qu’une fois rentré chez vous", murmura-t-il en me la déposant sur les cuisses.
" Vous êtes sûr ?" 

À peine les mots étaient-ils sortis que je regrettai déjà cette question.

Il porta un doigt à ses lèvres. " Je ne dirai rien." Il récupéra son revolver dans la boîte à gants, le glissa dans la poche de son sweat, et referma doucement la portière, comme on referme un chapitre. Puis il marcha lentement vers le poste de police, silhouette immense avalée par les ténèbres.

Je mis le contact. Les phares clignotèrent une fois avant que je ne les éteigne. Ma main tremblait sur le volant. Des larmes brûlantes coulaient sur mes joues sans que je m’en rende compte. Une douleur sourde me déchirait l’estomac. J’ouvris la portière et posai un pied sur le trottoir. La course était terminée. Je l’avais conduit là où il voulait. Mais je ne l’avais pas arrêté. Pourquoi n’avais-je rien fait ? Le silence était absolu. Aucun oiseau. Aucun bruit de vie. Seulement le bourdonnement lointain d’un transformateur et le froissement timide de quelques feuilles mortes.

Puis les cris commencèrent. Des lumières s’allumèrent aux fenêtres de l’immeuble. Des silhouettes hagardes apparurent, arrachées à leur sommeil par l’horreur qui se déroulait de l’autre côté de la rue. Je partis avant que les cris ne cessent. Je ne voulais pas entendre son dernier coup de feu.
De retour chez moi, sous la lumière blafarde d’une unique ampoule de cuisine, je posai la boîte sur le plan de travail. Elle était lourde. Lourde comme un secret trop longtemps gardé. Je glissai un ongle sous le couvercle. À l’intérieur, reposait une putain de saloperie de montre Patek Philippe noire à 350 000 balles, parfaite, immaculée, sans la moindre trace de doigt. Une montre qui, je le compris alors, ne reviendrait plus jamais en arrière.

-----o-----

Merci pour votre inconditionnel soutien qui me va droit au cœur
... ainsi qu'au porte-monnaie
ou
et à très bientôt !