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28 févr. 2026

1155. La Peste du Rire

 

LA PESTE DU RIRE

On prétend que toute tragédie digne de ce nom commence par un rire.
C’est le premier truc que j’ai prononcé quand on m’a fait asseoir face à l’inspecteur. La salle d’interrogatoire sentait le café éventé, la moquette imbibée de vieux deuils et cette odeur métallique très discrète que dégage le sang quand il tente de se faire passer pour du mercurochrome. Une lumière jaune sale coulait entre les lames de store du soupirail, faisant danser des particules de poussière comme des applaudissements qui refusent de s’arrêter.


" Détendez-vous", qu'il me dit, sans conviction. " C’est pas vous qu’êtes sur le banc des accusés."
Je laisse échapper un petit rire de scène, celui qu’on réserve aux spectateurs qui croient encore qu’ils contrôlent la soirée.
" Vous seriez surpris du nombre de fois qu'on m'a dit ça." 

Le voyant rouge de l’enregistreur s’est allumé. Une pupille minuscule clignote, telle une accusation. 

Avant les feux de la rampe, avant les caves humides et les rires payants, il y avait eu une maison où personne ne pleurait jamais. Ma daronne répétait que les larmes attiraient les ombres jalouses. Alors on riait. Aux enterrements. Aux factures de gaz et d'électricité. Aux ambulances qui repartaient sans sirène.  J’avais cinq ans quand mon père a glissé sur du verglas noir posé sur le bitume. Maman s’est penchée au-dessus du corps inerte et elle a ri – un rire aigu, cassé, qui continuait même quand sa voix s’est brisée comme la tête fêlée de mon pater sur le trottoir. Ce son est resté en moi comme une note tenue sur une corde trop tendue. Depuis ce jour, j’ai su que le rire pouvait faire office de pansement, de suture, de tombeau discret.

" Tout a commencé par un rire", j'ai murmuré à l’inspecteur.

Le club s’appelait Le Rire en Cave. Un nom qui sonne comme une mise en garde quand on y repense après minuit. Dehors, les néons crachaient du rouge et du bleu sur des visages fatigués. Dedans, les murs noirs suintaient par endroits ; on devinait des anciennes taches d’humidité comme des ecchymoses qu’on aurait tenté de dissimuler sous du fond de teint.
Le micro était tiède au toucher, presque vivant. Le comédien qui passait avant moi avait servi une vieille blague sur les pingouins et les ministres. La salle avait ri par politesse, un rire collectif bien huilé, le genre qui dit « Nous allons tous bien, n’est-ce pas ? ».  Quand il a quitté la scène, les applaudissements se sont éteints.

Mais quelque chose est resté suspendu dans l’air. Un rire.
Très bas.
Pas vraiment humain.  Le barman a levé la tête, croyant à un problème de sono. Le technicien est monté sur une chaise, a trifouillé les câbles. Rien.  Et pourtant il était là, ce rire sourd, venant de nulle part et de partout à la fois. Des planches. Des tuyaux. De l’intérieur des murs.  Je suis monté sur scène à mon tour. Le tabouret grinçait tout seul. J’ai effleuré le micro. Il était brûlant.  Derrière le bar, une vieille affiche jaunie vantait une tournée oubliée. En tout petit, presque illisible : « La peur et la farce partagent la même chute ». J’avais toujours trouvé ça malin comme accroche-cœur.
Maintenant, je pense que c'était un avertissement...

L'inspecteur incline son stylo. " Vous voulez dire que les rires se sont propagés ?
- Je veux dire que ça a évolué."

Une semaine plus tard, je suis remonté sur scène.
J’ai parlé de mon père. Du verglas. Du rire brisé de ma mère devant le crâne brisé de mon vieux.  Au début, rires gênés. Puis rires plus francs. Puis rires trop forts.  Une vieille au troisième rang n’a plus pu s’arrêter. Ses côtes sautaient sous son chemisier. Ses amis lui tapaient dans le dos, lui tendaient un verre. Elle riait comme si elle se noyait dedans. Ses larmes coulaient en filets noirs de mascara.  Elle a basculé de sa chaise.
Les vigiles l’ont emportée, toujours secouée de hoquets hilares. Et là, ça a commencé. Quelqu’un au fond a ri.
Puis quelqu'un d'autre.
En moins de dix secondes, la salle entière hurlait de rire – pas à cause de moi, mais à cause de la vioque. Je suis resté immobile sous les spots.
Sous mes pieds, le plancher vibrait légèrement, comme si quelque chose d’énorme respirait juste en dessous.

Deux jours plus tard, un homme est mort devant son écran, plié en deux devant le journal télévisé. Sa cage thoracique continuait de tressauter quand les urgentistes ont fermé la housse. J’ai souri en le voyant sur la vidéo.
Pouvais pas m’en empêcher.
Le silence attire trop l’attention.

" Tout ça ne vous a pas paru étrange ? me demande l'inspecteur.
- Tout est normal si c'est populaire."

Puis vint le rire contagieux.

La fièvre rieuse se propagea plus vite que la vérité sur les couilles de notre première dame. On l'attrapait dans les bus, les ascenseurs, même dans les moments de silence. Si soudainement que le sourire d'un inconnu pouvait vous couper le souffle. Les médias (rarement unanimes) la baptisèrent « La Peste du Rire ». Des couples qui ne s'étaient pas adressé la parole depuis des mois se mirent à rire ensemble. Certains postèrent des photos en panique, avec le hashtag #pourlemeilleuretpourlepire, attendant en vain des « like », tandis que les rires continuaient de fuser.

Des professeurs s'effondrèrent en plein cours. Les élèves souriaient en coin dans le silence surprenant. Un enterrement devint viral lorsque le prêtre glissa sur l'herbe mouillée et se retrouva à plat ventre sur le cercueil comme s'il voulait le trousser. Les personnes présentes applaudirent pendant cinq minutes d'affilée. Chidalgo, la conasse de maire, se filma en direct en train de rire pendant six minutes, avant de finalement s'écrier : « Arrêtez de filmer, s'il vous plaît ! » Personne ne l'écouta.

L’inspecteur croise les bras. " Et vous, vous l’avez attrapée, cette… fièvre du rire ? 
- Je suis né avec." 
Il fronce les sourcils. " Quel genre de rire ?
- Le genre discret. Celui qui arrive quand le chagrin met une cravate et part bosser. Celui qui dit « tout va bien » pendant que les poumons se remplissent d’eau." 

Il hésite. La bande bourdonne.

" Je l'appelle le rire silencieux. Ça sonne comme un soulagement, mais c'est comme se noyer. C'est ce qui arrive quand un cri apprend les bonnes manières."

Mes mains tremblent sur la table. Je les ai plaquées à plat. Elles continuent de trembler quand même. 

" Il y a un moment, juste après que le rire s'éteigne, où le corps oublie à qui qu'il appartient. Les poumons se souviennent encore du rythme. Le cœur, lui, non. C'est là que je vis, dans cette pause."

L'inspecteur observe mes mains. Je les ramène sur mes genoux. Il ne dit rien. Tant mieux – le silence est le seul public honnête. Il fait glisser un album photos devant moi. Des bouches grandes ouvertes. Des yeux exorbités. Des visages figés dans une joie atroce. " Vous reconnaissez quelqu’un ?"
Je pointe du doigt. " Celle-là en veste verte. Et puis celle-là qui se tortille. Et celle du milieu aussi." 
Il referme le dossier d’un geste sec. " La reconnaissance faciale dit qu’il n’y a qu’une seule personne sur toutes ces photos." 

Je souris. Ça me coûte un bras.
" Vous déconnez ?.
- Vous étiez sur scène.
- Eux aussi. 
- Cinquante-huit morts.
- Cinquante-huit silences enfin obtenus."

Un léger tressaillement traverse ses lèvres. Un petit rire lui échappe. Le miroir lui renvoie ce son, l'étirant. Il porte la main à sa gorge, un peu trop tard. Un minuscule rire lui échappe. Le son se répercute contre les murs, s'allonge, devient liquide.
Je lui murmure : " Vous devriez pas rire dans une pièce aussi petite. Ça résonne trop longtemps."

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L’enregistrement s’est arrêté là.
Ou plutôt, il est corrompu à compter de là.
On entend encore, paraît-il, sous les parasites, un rire qui se noie, et dessous, très loin, un murmure : "Au secours, à l'aide …"

On m’a mis à l'isolement.
Les gardiens portent des casques qui diffusent un bruit blanc, genre un train de banlieue traversant des aiguillages.
Les infirmiers chantonnent des berceuses en marchant dans le couloir. Pourtant leurs épaules tremblent toujours.
Ils font semblant de tousser.

Vous voulez la vérité ? Ils étaient tous à moi. Absolument tous. Le Rire a ouvert la porte. La Nervosité a comblé les fissures. La Contagion s'est assurée que tout le monde l'entende. Et en dessous, le Silencieux attendait patiemment.

Ce n'était pas de la joie. C’était jamais de la joie. C’était une façon de hurler sans que personne ne s’en rende compte. C'était un besoin, un appel à l'aide pour que quelqu'un écoute la douleur sans la transformer en comédie. Une demande d’écoute déguisée en spectacle.

Derrière mes yeux, des scènes se rejouent en visions errantes : des confessionnaux au clair de lune, des murs mouvants, des séries sans fin dont chaque épisode change de décor. Vous aimeriez ça, inspecteur. C’est d’un humour noir.

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Ils envoient un nouvel interrogateur, jeune, frais et dispo, du genre à croire encore que l'empathie est stérile. Il apporte du café qu'il ne boira pas.
" Éprouvez-vous des remords ?
- Bien sûr. À chaque fois que quelqu’un rit, je l’entends."
Il arrête l'enregistreur. " Alors, que voulez-vous ?"
Je me penche suffisamment près pour que mon souffle embue la vitre qui nous sépare. " Juste entendre de nouveau le silence."

Il rit à moitié, par réflexe, par habitude, puis se reprend et s'en va. La lumière vacille, virant à l'ambre puis au blanc, tandis que la poussière flotte comme des fantômes esquissant des révérences importunes.
J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Il y a des rires qu'il vaut mieux ne pas entendre. La vidéo s'arrête là.

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Des années plus tard, ils ont aménagé un grenier au-dessus du plafond de la salle d'interrogatoire. Des cartons d'affaires non résolues s'y entassent sous la même lumière vacillante. Parfois, les gardiens jurent entendre des rires venant de là-haut – des rires étouffés, presque polis, comme si quelqu'un essayait de pas déranger. Parfois, la nuit, dans le noir absolu de ma cellule, j’entends aussi le plafond craquer doucement.

Ils ont vérifié une fois, n'y ont trouvé que de la poussière et une légère odeur de café brûlé. Pourtant, plus personne n'y entrepose rien. Ils l'appellent le Plafond. Pas vraiment de quoi rire. À moins que vous ne connaissiez la blague de l'araignée qui y squatte...

Et moi, je reste assis dans le noir, la bouche ouverte, sans qu’aucun son n’en sorte. Parce qu’il y a des rires qu’il vaut mieux ne jamais laisser sortir. Et d’autres qu’on ne pourra plus jamais faire taire.

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Merci pour votre inconditionnel soutien qui me va droit au cœur
... ainsi qu'au porte-monnaie
ou
et à très bientôt !