CAMBRIOLE AU GRÉVIN
VERSION ELVIS
" Écoute-moi bien, j’vais te balancer cette confession cash, sans chichi : si t’as une meilleure combine pour braquer un musée de cire, j’suis tout ouïe, mon reuf."
L’inspecteur s’enfonce dans le siège conducteur de sa caisse banalisée, penche la tronche en arrière et mate le gus assis derrière, sapé full costard Elvis Presley, paillettes, rouflaquettes et tout le kit.
Putain, c’était trop beau pour être vrai, sérieux.
" C’est tout ? T’avoues direct comme ça ?" demande-t-il au suspect.
Le mec à l’arrière lève les bras, et les strass de sa veste font « tching tching » à chaque mouvement.
" Mate-moi bien, mon pote." Il se pointe du doigt, la banane noire gélifiée impeccable, pas un cheveu qui bouge un doigt. " On vient juste de se croiser et j’te respecte trop pour t’la mettre à l’envers. Tu m’as serré déguisé en King du Rock’n’Roll À L’INTÉRIEUR du musée de cire le plus populaire de Paname. On peut pas faire plus cramé que ça. Donc ouais, considère ça comme un aveu, inspecteur… ?
- Inspecteur Callahan", répond le flic. " Et toi t’es monsieur Presley, j’imagine ?
- Quelque chose comme dans le goût de ces eaux-là", fait le gars en baissant les bras, ses lunettes roses flashy glissant à peine sur son front, "mais tu peux m'appeler Kaëlig.
- Alors dis-moi Kaëlig," la bagnole de police banalisée continue à tracer dans la nuit parisienne, les lumières flashy des grands boulevards laissant place au béton triste du périph’. "raconte-moi ce que t’as foutu ce soir, et surtout, de quel merdier j’viens de te tirer."
Kaëlig se tortille le cul sur la banquette arrière, passant la main dans sa tignasse. La banane craque un peu, des mèches filandreuses pleines de gel et de laque partent en vrille.
" Le merdier dont tu m’as sorti, c’était le casse du siècle, mon gars. Un casse de ouf.
- Un casse… au musée Grévin ?" répète Callahan, incrédule. " Des statues de cire, des costards de stars, des props de films… Y’avait combien de thune à se faire là-dedans, sérieux ?"
Kaëlig lâche un petit rire moqueur, les phares du périph’ se reflétant dans ses lunettes de soleil.
" Du cash ? Sérieux inspecteur, z'êtes encore kéblo dans les années 80 ou quoi ? 99 % des billets se paient par carte bleue ou via smartphone dans ces pièges à touristes. T’aurais plus de chances de piquer le DAB dehors." Il se penche en avant, une étincelle bien vicelarde dans l’œil." T’as vu les affiches pour l’expo du moment ?
- J’patrouille pas souvent dans cet arrondissement", grogne Callahan, les yeux sur la route. " C’était juste un coup de bol que j’sois passé dans le coin ce soir.
- Quoi, t’es pas non plus sur Insta ou TikTok ?" Kaëlig ricane. " C’est l’expo Magicien d’Oz, mon pote. Costumes, statues de cire, accessoires originaux du film… tout le tralala."
L’inspecteur attend la suite. Kaëlig reste là, l’air de celui qui vient de révéler l’emplacement du trésor des Templiers.
" Et alors ?" finit par lâcher Callahan.
- Et alors ? Putain, on vous enseigne pas le sens du beau à l’école de police ou quoi ? Ils ont sorti le Graal des accessoires de ciné pour cette expo : les fameuses pompes rouges en rubis faites sur mesure pour Judy Garland, mec ! Les chaussures de Dorothy, bordel !"
Un gros silence s’installe. Callahan mate le gus dans le rétro.
" T'es au courant que c’est pas des vrais rubis, hein…
- Ouais j’sais que c’est pas des vrais cailloux", grogne Kaëlig, un peu vexé. " Mais réfléchis deux secondes : y’a des collectionneurs de ouf prêts à cracher des fortunes pour ce genre de pièce unique. Tu les refourgues à un riche taré, il les garde planquées quelques années, les montre à ses potes, la rumeur circule… et après tu fais semblant de les retrouver chez un honnête brocanteur ou au Mont-de-Piété. Classique."
Callahan hoche la tête, pas vraiment convaincu mais bien content de laisser le gars causer.
" J’attends toujours de savoir quel rôle Elvis vient jouer dans cette histoire de ouf."
Kaëlig affiche un sourire en coin et se cale fièrement contre le dossier de la banquette arrière.
" Là, c’est où ça devient du génie pur, mon reuf. C’est un plan à deux. L’un choisit une statue qu’il peut imiter nickel. Moi j’ai toujours kiffé la Route de Memphis et le rock and roll, et bingo, ils avaient une expo “Elvis à travers les âges”. Y’avait une statue pile à ma taille." Il se tape le gras du bide avec fierté. " Et j’fais pas une pâle imitation, hein. J’suis un putain d’artiste dans mon genre.
- Hum hum", fait Callahan, à moitié attentif à la route.
- Après, basta : on graisse la patte du mec des caméras de sécu, on attend un moment pépère, et hop, échange de bons procédés. Mon complice balance la statue de cire dans un placard à balais pendant que j’me change aux chiottes, puis je prends la place du king en cire et j’reste planté là, immobile comme une merde jusqu’à la fermeture. J’me suis même fait prendre en photo avec des touristes. Franchement, c’était l’un des trois casses les plus marrants de ma carrière."
Callahan se retient de demander quels étaient les deux autres. " Et après ? Tu t'animes une fois le musée fermé et tu chopes les pompes ?
- Tu vois, inspecteur, tu commences à penser comme un vrai voyou ", dit Kaëlig presque fier. " Tout était nickel, sauf un petit détail…
- Ouais, j’m’en doute, vu que t’es assis à l’arrière de ma caisse maintenant.
- Ferme la deux secondes, j’termine. Donc j’trouve ça louche que le mec des caméras ait accepté le pot-de-vin sans même négocier. Mais bon, il est tard, j’passe à l’action. J’me glisse dans les couloirs et là j’vois la lampe d’un vigile qui s'approche. J’me fige direct à côté de la première statue de cire qui me tombe sous le pif… et devine quoi ? C’était Marilyn Monroe. Au moins le déguisement a marché, le garde y a vu que du feu.
- T’as dû être très convaincant", commente Callahan, dubitatif.
- Trois ans de cours Charmey, mon gars, y peuvent se gratter au cours Simon ou à l'Actor's Studio. Bref, j’suis là, figé à côté de Marilyn, et j’remarque un truc chelou de l’autre côté du couloir : la famille Addams autour de la table… et juste à côté de Gomez, y’avait Dark Vador, comme si qu'il avait toujours fait partie de la smala.
- Hein ? Une expo crossover ?
- Pas vraiment. Figure-toi que j’étais pas le seul génie ce soir. Le mec en Dark Vador avait exactement le même plan que moi ! Les voleurs manquent cruellement d’imagination de nos jours, putain.
- Sans déconner…
- Le vigile passe, Vador et moi on commence à se fusiller du regard, puis on se met à sprinter discrétos vers l’expo Oz en essayant de se mettre des bâtons dans les roues à chaque virage. Au moment où j’réussis à coincer Vador contre un pilier, j’lève les yeux… et j’vois Caroline de Monaco qui me double en mode ninja. C’est pour ça que le gars des caméras avait pas marchandé : il s’était fait graisser la patte par une bonne douzaine de nous.
- Bordel de merde, tu me troues le cul", siffle Callahan, impressionné malgré lui. " Vous étiez tous là pour les mêmes pompes ?
- Comme j’t’ai dit : si t’as une meilleure idée pour braquer un musée de cire, change de métier, sérieux. Bref, de plus en plus de tarés sortaient de partout. À chaque fois qu’un vigile passait, tout le monde se figeait devant la vitrine la plus proche. Genre Un Deux Trois Soleil. On a vu Robocop prendre le thé avec la Reine d’Angleterre, Voldemort en mode défense contre Tony Parker, et Mitterrand jouer au poker avec James Bond. Un vrai bordel thématique de ouf.
- Et c’est exactement ce que j’ai vu en arrivant, c’est ça ?
- Presque. On est tous arrivés en même temps à l’expo Oz, et là la discrétion est partie en couille. Ça a tourné à la baston générale. J’sais pas qui qu'a commencé, mais on était une bonne douzaine à se mettre sur la gueule. Je crois même qu’un vigile s’est pris dans la mêlée… ou alors c’était Belmondo, j’sais plus. Et puis on a entendu la sirène dehors, et avant que j’comprenne quoi que ce soit, tu m’as embarqué dans ta caisse."
Kaëlig fait un geste vers la fenêtre. Les tours de la Défense ont disparu, remplacées par les tristes banlieues nord.
" J’dois avouer que c’est l’une des arrestations les plus mémorables de ma carrière", reconnait Callahan avec un petit sourire. " Et les souliers rouges, ils sont où ?"
Kaëlig soupire et sort un petit sac scintillant de sous les franges de sa veste.
" J’les ai. J’ai gagné, mec. J’les voulais plus que les autres, c’est tout. Et c’est exactement pour ça que j’te raconte tout.
- Ah ouais ?" fait Callahan en regardant le sac d’un œil méfiant.
- J’veux pas être le seul à morfler juste parce que j’me suis fait choper avec. Y’a au moins douze autres tarés qui ont voulu faire exactement la même chose que moi ce soir, mais qui ont eu plus de bol que moi."
Callahan rigole. " Et donc tu veux que j’fasse demi-tour pour aller les serrer ? Y’a pas d’honneur chez les voleurs, hein ?
- Aucun honneur, mais beaucoup de mesquinerie", admet Kaëlig sans honte. " J’me suis pris un Oompa Loompa en pleine poire ce soir. Autant que tout le monde trinque, putain."
Callahan met son clignotant et prend la première sortie.
" Bravo ! Ramène un fourgon plein de ces clowns et tu deviendras une légende urbaine, mon frérot."
Ils retournent vers le centre, s’arrêtent à quelques pâtés du musée. Callahan se tourne vers Kaëlig :" Voilà le deal : tu sors, tu rameutes le plus de tes “potes” possible et tu leur dis de te retrouver dans le passage Jouffroy. Si tu m’aides à les choper, on pourra peut-être fermer les yeux sur ton cas. Ici, personne ne veut faire de mal à qui que ce soit.
- Enfin un homme qui me ressemble", murmure Kaëlig pendant que la portière se déverrouille.
- Ah ah, pas si vite", l'interrompt Callahan. " Les pompes restent dans la bagnole si ça te dérange pas."
Kaëlig soupire, pose la main sur la poignée, puis repose le sac sur la banquette. " Bien sûr… j’oserais jamais imaginer que tu gardes la marchandise. C’est pas ton genre." Il sort dans l’air froid de la nuit. Il fait quelques pas, puis s’arrête net.
« Ici, personne ne veut faire de mal à qui que ce soit. » Cette phrase lui trotte bizarrement dans la tête. Il se retourne d’un coup. Le conducteur le regarde avec un sourire en coin, une perruque brune mal ajustée sur la tête et les yeux plissés à la Clint Eastwood. Un Harry Callahan de pacotille.
" Espèce d’enfoiré ! T'es un faux flic !" aboie Kaëlig en se jetant vers la voiture. Le faux inspecteur Harry lui fait un petit signe de tête tandis que la bagnole démarre en trombe.
" T’as raison, c’est pas le genre de l’inspecteur Harry", grogne le faux flic en direction de ce dernier d' une voix rauque de cinéma à travers la fenêtre. " Mais souviens-toi… le mérite n’a rien à voir là-dedans.
- C’est même pas le bon film, bordel !" hurle Kaëlig tandis que les feux arrière de la bagnole disparaissent dans la nuit parisienne.

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