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CADAVRES SOUS LES CHAPEAUX
Le bon vieux cycle mécénat-trahison-mythe-destruction qui a fait s'effondrer toutes les républiques de l'histoire
Il existe une espèce humaine particulière que l’histoire ne cesse de reproduire, comme un marécage engendre les moustiques et les sangsues – tout simplement parce que les conditions y sont irrésistibles.
Oh regardez-moi cette analogie poétique ! Le marécage puant de la démocratie qui pond des sangsues suceuses et des moustiques tyranniques. Tellement profond… on sent presque l’odeur des chaussettes humides de l’Histoire.
Il apparaît à la fin d’une république, lorsque les institutions sont devenues lourdes et engourdies, et que les citoyens se sont lassés des tâches fastidieuses de l’autonomie. Il est magnétique. Il est sûr de lui. Il est, avant tout, un conteur. Et lorsque la république réalise enfin qui il est, il est déjà trop tard, car le peuple est tombé amoureux – du mythe qu’il a bâti autour de lui, telle une cathédrale érigée autour d’un cadavre.
Magnétique, sûr de lui, conteur… Autrement dit : un influenceur à bonnet phrygien ou à casquette MAGA qui vend du rêve en gros. Le peuple tombe amoureux du mythe comme une midinette tombe amoureuse d’un filtre Instagram. Et la cathédrale autour du cadavre ? Chef-d’œuvre de romantisme gothique bon marché.
Pour comprendre comment qu'ils en sont arrivés à leur situation actuelle aux USA — cette catastrophe clinquante et permanente, parée de casquettes rouges et de décrets présidentiels —, il faut remonter, comme toute chose utile l’exige, à la Révolution bien de chez nous. Plus précisément, à un homme dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler là-bas ou qu’ils confondent avec une marque d’eau gazeuse : Maximilien Robespierre.
Évidemment. Pour expliquer les casquettes rouges MAGA, rien de tel que de commencer par le mec qu'a inventé la guillotine en libre-service. Robespierre est la figure gênante de l’histoire de la démocratie moderne. Il est gênant parce qu’il était authentique. Il travaillait dix-huit plombes par jour. Il avait pas une thune. Il n’avait pas d’amante ni de petit ami sodomite. Il était pas rémunéré. Il ne tirait aucun profit matériel de la révolution à laquelle il consacrait sa vie – et tout ça, dans le calcul de l’histoire, le rendait dangereux d’une manière qu’aucun homme ambitieux, même avec un palais et une maîtresse, ne pourrait jamais l’être. L’Incorruptible version moine ascète anti-sexe et anti-blé. Tellement pur qu’il en devint suspect. Attention danger public : un mec qui bosse 18h sans coke ni OnlyFans !
Robespierre croyait, avec la ferveur de celui qui a substitué la philosophie à la religion, que tout être humain possédait la capacité de raisonner. Il suffisait, pensait-il, de présenter un argument logique pour qu’il soit compris. Il fallait exposer les faits pour que chacun agisse en conséquence. La révolution triompherait car elle serait juste, et avoir raison, au final, suffirait.
Pauvre petit Robespierre, il pensait vraiment que les humains étaient capables de raison… trop chou. On lui aurait presque offert un doudou et une tisane avant de lui couper la tête.
Cela suffit – pour un temps. Sans Robespierre, la Révolution de 1789 se serait effondrée dans son berceau. Il en fut l’architecte, la conscience, le moteur implacable. Il la sauva des monarchistes, des coalitions étrangères, de la corruption interne de ceux qui voulaient instrumentaliser la révolution pour s’enrichir et accéder au confort. Il était, dans le langage de son époque, l’Incorruptible. Et son incorruptibilité était réelle, ce qui causa précisément sa perte. Sauveur de la Révolution, puis guillotiné par ses meilleurs potes. L’histoire : la plus grande troll de tous les temps.
Car Robespierre ne pouvait concevoir – ni même envisager – que les hommes qui se tenaient à ses côtés à la Convention, ceux qui avaient prêté les mêmes serments et prononcé les mêmes paroles sur la liberté et l’égalité, puissent conspirer contre lui pour protéger leurs vils intérêts personnels. Il croyait si fermement en la raison qu’il ne pouvait imaginer que quiconque puisse choisir l’irrationalité. Ses amis l’envoyèrent à la guillotine le 10 Thermidor, et la révolution qu’il avait sauvée entama sa longue et grotesque dérive vers un tout autre monde. Surprise ! Les mecs qui criaient « Liberté Égalité Fraternité » étaient en fait des pourris de francs-macs opportunistes. Qui l’eût cru ?
Entre en scène Napoléon Bonaparte, coiffé d’un chapeau devenu autrement plus célèbre que les talonettes à Sarko, que la moumoutte à Macron ou que la teub à sa blonde. Le bicorne : star internationale, la France : accessoire. Bien joué.
Napoléon n’a pas conquis le pouvoir par la vertu. Il l’a conquis grâce à la plus vieille technique politique qui soit : savoir lécher les bonnes bottes et s’arrêter à temps. Lèche-bottes diplômé avec mention « timing parfait ». CV de rêve pour n’importe quel politicien actuel.
Dès le début de sa carrière, il sut s’entourer des protecteurs adéquats – des hommes influents, des hommes à la tête d’armées, des hommes aux ambitions démesurées – et se rendit indispensable à leurs yeux. Il fit ce qu’ils lui demandaient. Il mena leurs combats. Il flatta leur ego. Puis, le moment venu, lui et ses alliés fomentèrent un coup d’État contre la République même pour laquelle Robespierre avait versé son sang. Le coup d’État réussit, comme c’est souvent le cas pour les coups d’État perpétrés par des généraux populaires contre des démocraties exsangues. Et puis – et c’est là le point que ses protecteurs auraient dû pressentir – Napoléon les trahit tous. Il concentra le pouvoir entre ses seules mains comme un trou noir absorbe la lumière : silencieusement, inéluctablement, et sans jamais avoir l’intention de le rendre. Il se couronna lui-même Empereur. Il posa la couronne sur sa propre tête, car même le Pape n’était qu’un instrument dans la mythologie personnelle de Napoléon. Classique : flatter, utiliser, poignarder dans le dos, se couronner tout seul pendant que le Pape fait la figuration. A Star is born.
Et le mot clé est « mythologie ». On se souvient de Napoléon comme d’un génie militaire, et il était certes compétent sur le champ de bataille, mais ce qui le rendait véritablement extraordinaire, ce n’était pas son art militaire. C’était sa compréhension – intuitive, presque surnaturelle – que les êtres humains ne recherchent pas la vérité. Ils recherchent le mythe. Ils veulent une histoire dans laquelle se plonger, une figure à vénérer, un récit qui donne un sens à l’absurdité brutale de l’existence.
Les humains veulent du mythe, pas de la vérité. Révélation de 1804. On applaudit lentement.
Napoléon avait compris que si on se présente comme un messie, un nombre important de personnes vous considéreront comme tel. Non pas parce qu’elles auront examiné les preuves et conclu à votre divinité, mais parce qu’elles souhaiteront que vous le soyez, car l’alternative – que personne ne viendra les sauver, qu’ils doivent se sauver eux-mêmes, que le monde est complexe et sordide et exige une vigilance constante et épuisante – est insupportable.
« Soyez mon messie, j’ai la flemme de réfléchir. » La devise éternelle de l’humanité.
Napoléon lui-même l’a dit sans tortiller du cul, avec la lucidité glaçante d’un homme qui a scruté les rouages du désir humain et décidé de les exploiter comme une attraction de fête foraine : « J’ai trouvé le moyen d’atteindre mes rêves. Je fonderai une religion. Je me voyais marcher sur l’Asie, monté sur un éléphant, un turban sur la tête, et à la main un nouveau Coran que j’aurais composé selon mes besoins. » Il ne plaisantait pas. Il décrivait sa méthode. Et sa méthode a fonctionné, jusqu’à ce qu’elle échoue – jusqu’à ce que le mythe se heurte à l’hiver russe, aux armées européennes coalisées, à la réalité tenace et peu séduisante qu’un mythe ne peut nourrir une armée affamée ni réchauffer un soldat transi de froid. Mais à ce moment-là, la République française était déjà morte, ses restes démantelés par un homme au bicorne qui avait convaincu toute une nation que le suivre revenait à être libre.
Napoléon en mode cosplay oriental avec Coran sur mesure. L’hiver russe : le seul qui ait jamais réussi à faire taire un ego de cette taille.
Voilà. C’est là que le schéma devient gênant. Gênant ? Non, pathétiquement répétitif. Jules César. Même personnalité. Même stratégie. Même résultat.
Et hop, on enchaîne avec le best-of des autocrates. Next ! César s’est très tôt entouré de protecteurs politiques : Crassus, Pompée… Il s’est forgé un mythe d’invincibilité… Et la République romaine, cette expérience magnifique, fragile et profondément imparfaite de gouvernement collectif, n’a pu survivre au poids de la légende d’un seul homme. César a franchi le Rubicon, et la République a sombré.
César : le premier influenceur militaire qui envoyait des threads depuis la Gaule. Rubicon franchi = game over pour la république. On connaît la chanson.
Adolf Hitler. Même schéma. Et avant que quiconque ne s’offusque de cette comparaison…
Ah oui, le « je compare à Hitler mais c’est pas une comparaison morale hein » classique. Toujours élégant. Hitler était, au départ, un instrument… Mais cet instrument s’est révélé plus rusé que ceux qui pensaient le manier… Il a détruit la République allemande, et les Rosbeefs ont une fois de plus atteint leur objectif. Le prix à payer fut de cinquante millions de morts et un continent réduit en cendres, mais le mythe avait déjà accompli sa mission.
Hitler : outil qui s’est retourné contre ses fabricants. Et les Britanniques qui gagnent à tous les coups, évidemment. Complot level expert.
César. Napoléon. Hitler. Trois hommes séparés par des siècles… mais unis par une méthode si constante qu’elle ressemble moins à une coïncidence qu’à une loi de la physique politique.
La loi universelle : charisme + mythe = république en PLS. Applaudissements pour cette découverte révolutionnaire.
Ce qui nous amène, avec la sinistre inévitabilité d’un accident de voiture en slow motion, à Donald Trump.
Et tadaaaam ! Le grand final orange.
Laissons de côté les objections habituelles. Trump est un piètre homme d’affaires. C’est un fait. […] Selon toute appréciation rationnelle de ses compétences en affaires, cet homme est un désastre ambulant dans un costume mal ajusté.
Steaks Trump, Trump University, Trump Shuttle… le plus grand serial-killer d’entreprises de l’histoire. Papa bossait, fiston claquait en mode clown triste.
Mais voici ce que ses détracteurs […] semblent incapables de comprendre : ça n’a aucune importance. Trump n’est pas dans le monde des affaires. Trump est dans le monde de la mythologie. Et dans ce domaine, il est, sans exagération, l’un des plus doués de l’histoire américaine.
Les haineux sont trop rationnels, les pauvres. Trump vend du rêve, pas des bilans comptables.
À quoi ressemble un milliardaire à succès ? Dans le mythe, il couche avec de belles poupées, vit dans un penthouse plaqué or, chie dans des chiottes en marbre et licencie des gens à la télé comme un empereur romain. Trump l’a compris intuitivement, comme un requin comprend l’eau. […] « The Apprentice » est la clé de voûte de l’Amérique de Trump.
The Apprentice : la plus grande arnaque télévisée jamais vendue comme vérité. Et l’Amérique a gobé l'appât, l'hameçon et même le plomb.
Trump a compris, avec une lucidité qui aurait fait pleurer Napoléon de reconnaissance, que si on parvient à transformer la politique en une émission de télévision – si on parvient à rendre la gouvernance divertissante – alors le public ne changera jamais de chaîne.
Politique = téléréalité. Ne zappez pas, la saison est folle.
Voilà pourquoi Trump occupe son temps comme ça. […] Son rôle est d’être constamment l’événement le plus captivant au monde, et de ce point de vue là – le seul qui compte pour lui – il y parvient avec brio. Chaque déclaration scandaleuse, chaque tweet incendiaire, chaque norme qu’il transgresse n’est pas une erreur. C’est une scène du spectacle. Et le spectacle doit continuer. Gouverner ? C'est bon pour les ringards. Lui, c’est producteur, acteur et showrunner 24/7.
Analysons ses manœuvres politiques. […] Il a offert aux médias le spectacle dont ils rêvaient. […] Et puis, une fois qu’il a obtenu ce qu’il voulait, il les a tous trahis.
Protecteurs utilisés, trahis, humiliés. Le cycle éternel du génie manipulateur.
Pourquoi Napoléon a-t-il réussi là où que Robespierre a échoué ? […] Les gens ne veulent pas penser, Napoléon l’avait compris. Les gens veulent croire. Les gens veulent obéir.
Robespierre : « Réfléchissez ! » → guillotine.
Napoléon : « Croyez en moi ! » → couronne.
L’humanité a tranché.
Trump dit à l’Amérique : suivez-moi et tout ira bien. […] Tout ça est vrai. Tout ça n’a aucune importance.
Économie en berne ? Pas grave, tant que les Chinois pleurent plus fort, on se sent comme des winners. Voilà la logique du MAGA, dépouillée de ses banderoles […] C’est pas un mouvement politique. C’est une religion.
MAGA : secte orange avec casquettes rouges et Trump en messie. Preuves non requises.
C’est pourquoi Trump pourrait bien être président pendant encore dix ans. […] Trump est la vedette d’un spectacle dont la moitié du pays ne veut pas qu’il s’arrête.
Le show must go on. Ratings > réalité.
Mais voici ce que les deux camps […] refusent d’entendre : les opposants de Trump sont tout aussi accros au spectacle que ses partisans. Les anti-Trump […] ont autant besoin de Trump que ses fans.
Les anti-Trump : mêmes junkies, juste avec des hashtags différents et plus de vertu ostentatoire.
Si vous pouvez tout mettre sur le dos d’un seul homme – un homme bruyant, « orange », dont les citations fusent sans cesse – alors vous n’aurez jamais à vous confronter au fait que le système qui l’a engendré est celui auquel vous participez chaque jour.
Bouc émissaire orange = excuse parfaite pour ne rien changer à sa propre vie de consommateur apathique.
Et pour éviter toute confusion avec un tract de recrutement du Parti démoncrate […] Les Démoncrates ne sont pas la solution. Ils sont l’autre aile d’un même oiseau en décomposition.
Démoncrates et Républicains : mêmes vautours, couleurs différentes.
Un président démoncrate n’est pas un remède. C’est un symptôme plus acceptable du même mal — une anesthésie plus douce […] Si Trump est celui qui incendie sa maison en riant, les Démoncrates sont ceux qui ont laissé les câbles se détériorer pendant des décennies, empoché l’argent des assurances, puis se sont présentés devant les ruines avec un bloc-notes.
Trump : pyromane hilare. Démoncrates : assureurs véreux qui facturent l’incendie.
Trump est le miroir que personne, d’un côté comme de l’autre, ne veut regarder en face […] Et la paresse intellectuelle – cette ressource chaleureuse, familière et inépuisable – s’avère être la seule chose que l’être humain moderne produit en véritable abondance.
L’humanité excelle en une chose : la flemme mentale. Bravo à tous.
Robespierre incitait les hommes à penser. Napoléon leur disait de croire. Deux siècles et demi plus tard, le choix n’a pas changé, et la réponse non plus, semble-t-il.
Penser ou croire ? L’humanité a voté « croire » à 99,9 %.
Les fossoyeurs de la République continuent d’affluer parce qu'on les laisse entrer. […] Le mécanisme est identique. Le cycle trahison du protecteur, mythe et destruction fonctionne comme une horloge.
Porte grande ouverte, lumière allumée : « Entrez, messies autoproclamés, on adore ça ! »
Si Trump parvient effectivement à démanteler la république américaine […] alors peut-être, pour la première fois, pourrons-nous faire autre chose que d’assister impuissants à ce spectacle. Peut-être, connaissant ce schéma, pourrons-nous le briser.
Mais ça exigerait de la raison. Et la raison, comme Robespierre l’a appris au pied de la guillotine, n’a jamais fait le poids face à un bon mythe.

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