Bienvenue, curieux voyageur

Avant que vous ne commenciez à rentrer dans les arcanes de mes neurones et sauf si vous êtes blindés de verre sécurit, je pense qu'il serait souhaitable de faire un petit détour préalable par le traité établissant la constitution de ce Blog. Pour ce faire, veuillez cliquer là, oui là!

2 juil. 2021

513. Bienvenue à Gattaca


Qu'est-ce c'est quoi que l'ingénierie génétique après tout, sinon de la chirurgie plastique préventive ?
Balancez là-dedans une pincée de santé parfaite, un QI d'enfer et une durée de vie à rallonge et vous obtenez le "Brave New World", le "Meilleur des Mondes" de Huxley, dans lequel les nouveaux-nés OGMisés Alphas héritent de la planète tandis que les autres lettres de l'alphabet grec sont réduites à l'état de travailleurs de seconde zone, d'employés bas de gamme et de subalternes sous-baltringues.

Bienvenue à Gattaca est un des films de Sci-Fi les plus smarts et les plus provocatifs qui soient, un thriller avec des idées derrière la tête. Son héro est un mec qui lance un défi au système de son époque. Vincent (Ethan Hawke) a été conçu et est né à la bonne vieille franquette du 20ème siècle, et ses tests génétiques dévoilent qu'il est myope comme une taupe, qu'il aura des problèmes cardiaques et une espérance de vie au ras des pâquerettes. C'est donc un "invalide" et il travaille comme nettoyeur technicien de surface dans un centre spatial. 

Vincent, qu'a les boules, n'accepte pas son sort. Il ne l'a jamais fait. Étant gosse, il s'est confronté dans des compètes de natation sauvages à son petit frère Anton (Loren Dean) qui, lui, a réussi, a été conçu bio-génétiquement, a passé tous ses tests mais a pourtant besoin d'être sauvé de la noyade quand il veut faire son kek. Et pas qu'une fois mais le double de ce chiffre comme vous le verrez plus loin dans le film.
Maintenant Vincent a un rêve - un rêve merdique peut-être mais un rêve tout de même -, il rêve de devenir membre d'équipage d'une fusée partant pour une expédition vers Titan, la 14ème lune de Saturne.

S'étant acoquiné - probablement sur le Dark Web -  avec un trafiquant en ADN, il a fait un deal avec un certain Jérôme (Jude Law), qui possède tous les bons gènes modifiés mais qu'est paralysé suite à un accident. Jérôme rêve lui aussi d'aller dans l'espace et il va lui fournir les échantillons de son hémoglobine et de son urine ainsi que l'identité numérique dont il a besoin. Ainsi, d'une certaine manière, les deux pourront aller faire un petit tour dans le grand vide sidéral grâce à ce tour de passe-passe. Même si  ce sera que par procuration pour le bienfaiteur de Vincent.

Ce film est intelligent et palpitant - combinaison hasardeuse - ainsi que visuellement excitant. Le plateau de tournage principal est un vaste bureau où des programmateurs informatiques supérieurement OGMisés viennent bosser tous les jours, prenant place devant leurs rangées de bureaux PC comme dans La Foule de King Vidor ou dans le Procès d'Orson Welles. 
Pourquoi les sociétés humaines parfaites sont-elles si souvent dépeintes en rangées d'automates ? 
Serait-ce parce que la nature humaine se démarque par ses défauts ?

Vincent, sous le pseudo de Jérôme, se fait embaucher comme programmeur, fournissant ses faux échantillons génétiques et accède au rang des finalistes pour le saut dans l'espace.
La tension pointe son nez de deux manières. D'abord, il y a le risque que Vincent se fasse détecter; le bureau est minutieusement nettoyé tous les jours, et même un cil tombé par terre ou même entre deux touches de son clavier pourrait le trahir. 
Ensuite, y a le meurtre: Un des directeurs du centre spatial qui a émis des doutes sur le bien-fondé de l'expédition vers Saturne est retrouvé mort, et un détective (Alan Arkin) commence à éplucher tout le personnel pour dénicher des suspects.  
Est-ce qu'un croisement de données numériques arrivera tôt ou tard à dissocier Vincent le technicien de surface du pseudo-Jérôme, le nouveau programmeur fraîchement embauché ? 

Vincent se noue d'amitié avec Irène (Uma Thurman) qui travaille aussi au Centre mais qu'a pas réussi les tests pour l'espace à cause de quelques lacunes dans son muscle cardiaque. Ils sont attirés l'un par l'autre, mais la romance peut s'avérer dangereuse dans ce monde de brutes : Après avoir roulé une pelle à un homme, une femme peut tout à fait récolter un cheveu ou un échantillon de salive avec un PCR afin de tester les gènes de son compagnon d'un soir. 
Comme autres personnages significatifs, y a aussi le superviseur de la mission (Gore Vidal) et le négociant en ADN du début (Tony Shalhoub) "Tu pourras aller où que tu veux avec la double-hélice de ce mec sous le bras".
Double hélice qu'on retrouve d'ailleurs sous forme d'un escalier chez Jérôme.

Ethan Hawke est un bon choix pour le premier rôle, combinant les rêves agités d'un "enfant du bon Dieu" avec l'extérieur plausible d'une graine de laboratoire. Les meilleures scènes impliquent sa relation avec le véritable Jérôme, joué par Jude Law, amer mais aussi ravi de pouvoir foutre un doigt dans le cul du système qui l'a cloué au sol. Il est peut-être paralysé jusqu'à la ceinture, mais après tout, comme on le sait tous, on a pas besoin de jambes pour marcher dans l'espace. Mais faut pas avoir le vertige.
Son drame est en parallèle à celui de Vincent, parce que si l'un des deux se fait choper, il tomberont tous les deux.

La Sci-Fi dans l'industrie du cinéma s'est longtemps spécialisée dans les invasions extra-terrestres, mais le meilleur du genre réside dans les idées.  
À une époque on qu'on entend parler de brebis clonées, de croisement de tomates et de thon rouge et de chimères humano-simiesques, la science appliquée dans 'Gattaca" est théoriquement possible. Si des parents pouvaient commander, comme sur un catalogue Citroën, leurs bébés parfaits, le feraient-ils ? 
Tenteriez-vous votre chance avec les dés génétiques, ou commanderiez vous sa marque et son modèle chez Glurbloodz Genetics ? Combien de gens seraient-ils prêts à acheter les yeux fermés une bagnole tirée au sort dans tout le catalogue mondial des bagnoles disponibles ? Pas beaucoup, avouez-le ! Vous avez donc deviné la proportion infime et ridicule, je le suspecte grandement et tristement, de ceux qui opteraient pour les enfants naturels.

Tout le monde - les élus OGMisés je veux dire - vivra plus vieux, sera plus beau physiquement et sera en meilleure santé dans le monde de "Gattaca". Mais est-ce que ce sera aussi rigolo que dans l'ancien monde ? 
Y-aura-t'il des parents loufoques qui commanderont des gosses espiègles, rebelles, excentriques, créatifs ou, pourquoi pas, sodomites, transgenres ou pédophiles ? Allez savoir avec les fous qui traînent...
Ou des gosses beaucoup plus smarts qu'eux-mêmes ? Putain, dans Gattaca, y a un pianiste qu'a 12 doigts, essayez donc de le suivre sur une Rhapsodie Hongr Gattacoise... 
Vous avez pas l'impression d'être nés juste à temps ? Parce que à Gattaca, vous l'aurez compris si vous avez les gènes qu'y faut aux bons endroits, les critères d'embauche des corporations hi-tech et même moins tech passeront par le code génétique des postulants. 
Pour être dans les forces de l'ordre, faudra avoir les gènes de la soumission, de la violence et de l'obéissance, et ne pas posséder ceux de l'empathie, ce genre de trucs.
Ceux qui seront nés old-school - appelés dans ce film les "naturels", les "invalidés" ou les "dé-gèn- érés" se verront dirigés vers des tâches subalternes, vers la pauvreté, vers l'exclusion, la ségrégation, etc.
Quoi de plus normal pour un rêveur tel que Vincent de chercher à s'émanciper de ces lois terribles ?

Cette société hautement technologique que nous promet Laurent Alexandre, bien que très avancée culturellement, avec l'appel de ce que la science pourrait offrir de meilleur, des corps qui péteraient la forme et la santé, qui pourrait être en quelques sorte idyllique pour ceux dont les gènes et le corps seraient parfaits, serait un véritable cauchemar pour les "naturels". 
Et bien qu'à ce jour, ce genre de différentiation génétique soit encore officiellement illégal, rien n'empêcherait les recruteurs des employeurs de tester discrètement les postulants à un boulot (une poignée de main ou un gobelet de café offert pendant un entretien d'embauche). "Les naturels" seraient immédiatement écartés.

L'importance de l'ADN dans ce film est flagrante. Rien que le nom "Gattaca" englobe les quatre initiales des nucléotides de bases de l'ADN dans le génome humain: Guanine, Adénine, Thymine et Cytosine. Étant donné que ceux présentant des gènes parfaits sont préférés à d'autres, l'Agence, qui par là promeut la discrimination basée sur leur récent déterminisme génétique, met en fait en pratique l'eugénisme qui est un crime contre l'humanité. D'ailleurs, comme en parallèle au mot racisme, ce film utilise un nouveau mot crée de toutes pièce: le "génoïsme".

Ce film apparaît donc d'abord comme une dénonciation de l'"Eugénisme", ces pratiques qui voudraient améliorer les caractéristiques héréditaires de l'espèce humaine d'une manière délibérée et artificielle, puisque ça présuppose une intervention d'amélioration en même temps qu'une présélection de gènes considérés comme favorables, bénéfiques et une éradication de ceux pouvant s'avérer handicapants. Et c'est vrai que tout ça soulève un véritable problème éthique en regards de ceux nés de procréation traditionnelle à la fortune du pot, ces "invalides" dont les gènes ne seraient pas parfaits. Avec quelle légitimité pourrait-on barrer la porte des postes à responsabilité sous le prétexte que certaines vies ne sont pas à la hauteur simplement du fait qu'elles auraient certains défauts ?

En fait, ce film prouve que la perfection n'est pas synonyme de bonheur. Vincent met un point d'honneur à battre les chances qui lui étaient laissées et dénie tout ce qu'on lui a fait à la naissance, démontrant que la perfection, pour peu qu'on possède le choix et la détermination, n'a aucune valeur en soi, pas même dans la société qui a établi ces critères de valeur. En fait, Vincent, qui progresse - quoiqu'en enfreignant certaines règles -  a un frère génétiquement conçu qui ne progresse pas dans sa vie. Ce dernier a intégré la Police Criminelle mais il stagne professionnellement: il n'a rien à prouver, ni à lui-même, ni à la société. 
D'un autre côté, Vincent veut prouver que même en temps qu'"invalidé" ou "dé-gèn-éré", il peut atteindre au bonheur et peut rejoindre cette "Agence" qui pourtant ne lui aurait jamais donné sa chance. Le code génétique est un don en vérité. 

C'est pas le déterminisme qui nous mènera où nous souhaitons aller, c'est rien que la détermination.

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